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LivRacine

Histoires de livres, de lectures et d'écriture.

NGUGI WA THIONG'O, LE REBELLE

Publié le 23 Novembre 2012 par Racine Assane Demba in Littérature

Mes amis Claudia Soppo et Lareus Gangoueus avec qui je partage une curiosité pour l’Afrique des idées, un soucis de la promotion de l’Afro-responsabilité (par rejet, à la fois, d’un Afro-optimisme béat et d’un Afro-pessimisme inhibant), m’ont fait découvrir, il y a peu, un drôle d’oiseau : Ngugi Wa Thiong’o. La seule évocation du nom donne lieu à toute une littérature. Baptisé James Ngugi, il décide à l’âge adulte de se débarrasser de son prénom, un peu encombrant à ses yeux, pour celui de son ethnie : Wa Thiong’o.

Wa Thiong’o Ngugi donc, James de son prénom initial (lui aurait dit : prénom colonial), est né en 1938 au Kenya, à Kamiriithu plus précisément. Il est le cinquième fils de la troisième des quatre épouses de son père dont la petite tribu comptera jusqu’à 28 bouts de bois de Dieu pour parler comme Sembène.

Inspiré par l’exil, volontaire d’abord, il écrit sa première œuvre, une pièce de théâtre : L’Ermite noire puis son premier roman: Weep not child (Enfant ne pleure pas) en 1962 alors qu’il est étudiant en Ouganda, à l’Université Makéré, à l’époque seul établissement universitaire de cette région de l’Afrique. Son premier succés international : Et le blé jaillira, est rédigé alors qu’il poursuit ses études à Leeds, en Angleterre, après un éphémère séjour dans son pays au cours duquel il travailla comme journaliste. A son retour de ce deuxième exil volontaire, il enseigne successivement au Kenya et en Ouganda, fait paraitre quelques publications à succés dans lesquelles il traite des méfaits de la colonisation ainsi que de la cupidité des nouvelles élites d’après les indépendances. L’écrivain afro-saxon (dans la même veine que son changement de nom, il emprunte ce titre par opposition à anglo-saxon), armé d’une plume acerbe, sert une œuvre engagée, résolument tournée vers la mise en lumière des petites misères des laissés pour compte.

Puis vient le temps de l’exil forcé. En 1977, Ngugi Wa Thiong’o présente Ngaahika Ndeenda (Je me marierai quand je voudrai), pièce dont le caractère populaire est renforcé par le fait qu’il ait été écrit en kikuyu. Il y mêle satyre sociale et propos pamphlétaires contre le régime de Jomo Kenyatta. Ce qui lui vaudra une arrestation et un séjour carcéral d’un an. On lui reproche surtout d’avoir écrit dans sa langue vernaculaire. 1977 est aussi l’année où il publie son dernier roman en anglais : Pétales de sang. En prison il écrira encore en kikuyu des œuvres interdites dans son pays. Il entame en 1982 un exil de vingt deux ans qui le mènera tour à tour à Londres puis sur la Côte Ouest américaine où il enseigne encore aujourd’hui à l’Université de Californie Irvine. Entre temps, retourné au pays en 2004, il a pu constater à quelle point la réalité cruelle peut dépasser les situations fictives les plus poignantes de ses romans. En effet installé dans un appartement de location de Nairobi pour la durée de son séjour, il reçoit, en pleine nuit, la visite de malfrats qui violent sa femme sous ses yeux et le brulent au visage après l’avoir neutralisé alors qu’il tente de s’interposer.

Dans le débat engagé avec celle et celui qui m’ont initié à l’immense œuvre de ce personnage, les rôles sont bien distribués. Pour l’une : « Dans Décoloniser l’esprit, son premier essai en langue kikuyu paru en 1986, l’auteur commence par dénoncer l’européocentrisme qui gangrène l’appréciation même de la littérature africaine, ce que Chinua Achebe nomme ‘’la logique toute puissante de la position inattaquable de l’anglais (du français aussi) dans notre littérature’’. Une telle attitude consiste à raisonner comme suit : la civilisation européenne a apporté ses lettres de noblesse à la littérature et il va donc de soit qu’elle se retrouve constamment, de part ses langues notamment, au centre des études littéraires en tout genre. En d’autres termes, la littérature africaine ne peut être jugée et évaluée qu’à travers le prisme de l’héritage européen, celui-là même qui de part son caractère prétendument originel est seul apte à éclairer et instruire cette autre culture qui lui est subordonnée. En contre partie, Ngugi Wa Thiong’o pose la question : Pourquoi la littérature africaine ne pourrait-elle pas se trouver au centre des programmes d’étude des autres cultures ? . Devrait-elle éternellement se voir affliger l’affront d’une catégorisation en seconde zone ? Est-elle par nature plongée dans les ténèbres, elle qui a déjà bien des difficultés à expliquer sa propre culture (certainement trop diverse et contradictoire) pour qu’on puisse l’imaginer servir à l’évaluation d’autres cultures ? Telles sont des questions notamment soulevées par l’interrogation de l’auteur dans cet essai. » Ces questions sont en fait au centre ou en filigrane dans toutes ses publications.

L’autre bien que reconnaissant l’immense carrure de l’écrivain met un petit bémol : « Ce qui me pose réellement problème dans le projet de Ngugi, c'est qu'il choisit d'écrire dans la langue de son ethnie. Les kikuyu sont certes un groupe dominant. Mais, il existe au Kenya une langue commune qu'est le swahili. Ici se pose, la question de la cible du romancier. Quel est le public auquel il veut s'adresser. On pourra naturellement dire que c'est la langue qui lui est la plus familière. Mais cela pose un problème de cohésion. Et de l'eau au moulin de ceux qui rappellent que les langues européennes dressent, elles, des ponts entre les communautés. »

Ngugi Wa Thiong’o a été cité plusieurs fois ces dernières années en tant que potentiel lauréat du Prix Nobel de Littérature. Si la distinction lui était décernée un jour, ce serait la consécration d’un engagement et d’un talent rares. Sinon son œuvre n’en restera pas moins monumentale surtout dans la perspective de la construction de l’avenir du continent africain à partir d’un substrat culturel qui nous est propre. Vue sous cet angle, la contribution de cet élégant rebelle au réveil du continent noir est sans commune mesure.

NGUGI WA THIONG'O, LE REBELLE
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