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LivRacine

Histoires de livres, de lectures et d'écriture.

MARIO VARGAS LlOSA ET LA FICTION CONGOLAISE

Publié le 28 Novembre 2012 par Racine Assane Demba in Littérature

Le génie de Mario Vargas Llosa réside certainement dans beaucoup de choses, la densité mais surtout la beauté simple de sa plume en témoignent merveilleusement. En 2010 le Prix Nobel de Littérature est revenu à ce grand romantique (peut être la raison pour laquelle il n’a pas réussi en politique dans son pays, le Pérou, mais ça c’est une autre histoire), dont le dessein a été et demeure de mettre son écriture et la littérature au service des gens ordinaires. De ce projet artistique vient son coup de foudre pour le Congo. Dés la première rencontre, il n’a en effet pas résisté aux charmes de ce pays si riche mais si pauvre où on a tout le potentiel pour décoller mais on reste cloué au sol, où on a toutes les raisons de désespérer mais on a foi en l’avenir. Le texte ci dessous que le maître péruvien des mots publiait en 2009, après un séjour dans l’ancienne Zaïre, se passe de commentaires. C’est, en quelques phrases, la description la plus touchante, la plus marquante que j’aie pu lire des gens de ce pays qui pourtant alimente très souvent l’actualité.

« A Boma – ville qui était la capitale de cet immense pays lorsqu’il s’appelait “Etat libre du Congo” et qu’il était la propriété privée de Léopold II, le roi des Belges –, Placide-Clément Mananga se consacre à la lutte pour la civilisation et contre la barbarie. Pour lui, cette dernière n’a pas le visage horrible des viols, des massacres, des épidémies et de la faim qu’elle affiche dans d’autres régions de son pays, mais celui de l’oubli.

Dans sa jeunesse, Monsieur Placide a passé quatre ans dans un séminaire catholique pour se préparer à la prêtrise. Mais les règles de vie étaient très dures et il a renoncé. C’est peut-être pendant cette période de jeûnes, de privations, de prière et de discipline stricte qu’il a contracté l’amour des temps passés et pressenti qu’un pays qui cède à l’amnésie historique se retrouve aussi mal armé pour affronter les problèmes que les paysans des montagnes congolaises, qui, lorsqu’ils descendent dans la plaine, sont sans défense contre les moustiques. L’amour de Monsieur Placide pour l’Histoire n’est pas archéologique, mais rempli d’inquiétude pour le présent. “En connaissant notre passé, affirme-t-il, nous comprendrons mieux pourquoi le Congo va comme il va ; et il sera plus facile de prendre le mal à ses racines.”

Monsieur Placide est un homme doux, très mince, serviable, timide, aux manières élégantes. Il occupe un poste mineur à la mairie et garde depuis longtemps tous les vieux papiers, documents, revues, coupures de journaux et lettres qui parlent de Boma. Près de son bureau, empilés sur le sol, se trouvent ces matériaux qui seront un jour l’embryon des archives historiques de la ville. Oublieux de la chaleur moite et des mouches indolentes, je passe un long moment à examiner les liasses de papiers, syllabaires et catéchismes de l’époque coloniale, actes de décès, arrêtés classant les indigènes par races, ethnies et selon leur domicile, affiches d’interdictions destinées au quartier des colons ou à celui des natifs, dans ces années où les premiers ont débarqué afin de mettre un terme, conformément à l’accord de Berlin de 1885, à la traite des esclaves et de civiliser le pays en utilisant le libre commerce pour l’ouvrir au monde et lui apporter la prospérité. Ils n’ont rien fait de tout cela. Lorsque le Congo est devenu indépendant, en 1960, il n’y avait pas un seul Congolais diplômé de l’enseignement supérieur, et l’esclavage, bien que déguisé, existe toujours aujourd’hui. Le commerce n’a jamais été libre ; c’était plutôt un monopole entre les mains de la puissance coloniale, qui, avant de vider les lieux, a pressé comme un citron, impitoyablement, les ressources et les gens du pays.

Monsieur Placide est un livre d’histoire vivant. En visitant Boma avec lui, on voit cette petite ville pauvre, abandonnée et triste redevenir la bourgade active et colorée qu’elle était à l’origine, lorsque, à la fin du XIXe siècle, les Belges étourdis chargèrent des cons-tructeurs allemands d’édifier ces maisons carrées de deux étages avec du bois de pin apporté d’Europe et des plaques de tôle qui les transforment en fours pendant les heures de soleil. Elles sont toujours là, en ruine mais debout, avec leurs colonnes en pierre, leurs longues terrasses, leurs balustrades et grilles de fenêtre en fer forgé et leurs toits coniques, alignées face au fleuve. C’est aussi là que se trouve la première église, celle du Saint-Esprit, minuscule et étouffante, toute en fer. Le cimetière colonial, dit “des Pionniers”, a disparu sous les buissons, mais on voit parfois émerger de la végétation, recouverte de terre, la stèle funéraire délavée d’un missionnaire de Liège, d’un topographe d’Anvers ou d’un agent de commerce de Bruxelles. La résidence du gouverneur général, entourée de baobabs feuillus et centenaires, arbore des moulures où l’on voit encore, estompée, l’effigie de la reine de Belgique. La vue sur le grand fleuve africain, large, ocre, écumeux, parsemé d’îles, qui a déjà traversé la moitié du continent avant d’arriver ici et qui avance vers l’Atlantique, puissant, silencieux, escorté par des bandes d’oiseaux, est à couper le souffle.

Au premier étage de cette maison qui semble sur le point de tomber en poussière comme une momie millénaire, Monsieur Placide nous conduit à une pièce nue, meublée en tout et pour tout de deux petites tables auxquelles sont assises deux femmes. Non sans un certain orgueil, il déclare : “Voici la bibliothèque de Boma.” Il nous présente la bibliothécaire et son assistante. Mais, et les livres ? Il n’y en a pas l’ombre d’un. On nous explique qu’ils sont conservés dans des cartons, dans différents entrepôts, mais que, un jour, des étagères seront installées et qu’on les mettra dessus, et que cette pièce se remplira de lecteurs. En attendant, la bibliothécaire et son assistante viennent prendre leur poste ponctuellement chaque jour et y passent les huit heures réglementaires. Elles touchent certainement un salaire aussi fantomatique que ces livres dont elles ont la garde.

Ce n’était pas ma première rencontre avec les travaux imaginaires du Congo. La bibliothèque de Boma n’est pas une exception. Il s’agit là aussi d’une épidémie, mais, à la différence du choléra ou du paludisme, elle est salutaire. Deux jours plus tôt, à Matadi, 130 kilomètres en amont du fleuve, j’avais visité la gare ferroviaire construite par l’explorateur gallois Stanley, un bâtiment de couleur jaune, solide, imposant, sur lequel une grande plaque annonce que d’ici est parti le premier train à destination de Kinshasa (qui s’appelait alors Léopoldville), le 9 août 1877. Les lieux sont très animés. Un détachement de police surveille les installations et j’ai vu le chef de gare dans son bureau, avec une casquette et un cache-poussière qui devaient faire partie de son uniforme. Dans les locaux, j’ai compté jusqu’à une vingtaine de personnes, des hommes et des femmes assis à leur table de travail, qui ouvraient et fermaient des tiroirs ou mettaient de l’ordre sur les étagères. Il y avait même des employés aux guichets. Des tableaux noirs indiquaient les heures de départ des trains et les gares où s’arrêtait celui qui allait à Kinshasa. Mais le dernier train à être parti d’ici l’a fait il y a déjà de nombreuses années (personne n’a voulu ou su me dire quand). Tous ces gens vivent une fiction, exactement comme les personnages du roman de Juan Carlos Onetti Le Chantier. Ils vont travailler tous les jours, remplissent des formulaires et établissent des cartes, actualisent des dossiers et se reposent le dimanche.

Quelques jours plus tard, dans une autre ville coloniale du Bas-Congo, Mbanza-Ngungu, je m’étais retrouvé devant un spectacle identique. Là-bas, la gare est en réalité un énorme atelier de réparation et un dépôt de wagons et de locomotives hors service. L’endroit est plein d’ouvriers, de gardiens, d’employés qui occupent toutes les installations et circulent d’un côté à l’autre. On dirait qu’ils croulent sous le travail. Mais les wagons ont été dépecés il y a longtemps et les locomotives ne sont plus que des squelettes rouillés sans roues ni timon. Cet affairement est de la représentation pure, une pantomime à laquelle participe toute la communauté.

Petit à petit, j’ai découvert que le Congo tout entier est rempli de fictions similaires. Sans aller plus loin, toute une aile de l’aéroport international de Kinshasa a été désertée par les compagnies aériennes, et pourtant les employés continuent de prendre leur poste, matin et après-midi, comme auparavant.

De quoi s’agit-il ? D’un exercice collectif de magie sympathique, comme chez ces peuples primitifs dont parle Frazer dans Le Rameau d’or, qui tapent du pied sur le sol en imitant le bruit de chute des gouttes d’eau pour que le ciel, pris de con¬tagion, déverse ses pluies sur la terre assoiffée. Mais il n’y a rien de primitif dans ce recours à la fiction où des milliers de Congolais continuent d’aller travailler tout en sachant parfaitement que leurs emplois n’existent plus : c’est au contraire un comportement hautement civilisé. Ils font ce qu’ils peuvent. Ils n’ont pas le pouvoir de ressusciter les locomotives détruites, ni d’acheter des livres pour la bibliothèque, ni de soudoyer les sociétés qui les ont lâchés pour qu’elles reviennent. Continuer d’aller au travail, contre tout réalisme, est une manifestation d’espérance, une façon de résister au désespoir, de crier sur tous les toits qu’il y a un futur, que la vie – le travail – renaîtra et que le malheureux pays qui est le leur ressuscitera de ses cendres, tel le phénix. Lorsque cela arrivera, ils seront là, au premier rang, livrant la bataille du relèvement. Et alors, c’est certain, ils recevront à nouveau ces salaires qui ont disparu de leur vie il y a longtemps, tout comme la paix, la sécurité, les vivres et la joie. Lorsqu’il devient impossible de résister à la réalité, la fiction constitue un re¬fuge. Pour cela existe la littérature, cette échappatoire pour les gens tristes, les nostalgiques et les rêveurs. Les Congolais ne la lisent pas, ils la vivent. »

MARIO VARGAS LlOSA ET LA FICTION CONGOLAISE
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