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LivRacine

Histoires de livres, de lectures et d'écriture.

Lettre à Borges

Publié le 12 Novembre 2013 par Racine Assane Demba in Littérature

« Jorge Louis Borges (1899/1986) est un écrivain argentin atteint de cécité progressive et finalement devenu aveugle (ici). Perdre la vue ne l’a pas empêché de continuer à publier et d’être considéré comme l’un des plus grands auteurs de la littérature contemporaine »

 

« Monsieur, si on ne fait rien vous risquez une cécité définitive » me dit l’homme à la blouse blanche.

Déjà je ne le voyais plus. A peine eut-il prononcé ces mots qu’une image de femme, celle de la femme qui me fit jadis détourner le regard de toutes les autres, s’imposa à moi et chassa le reste.

La première chose  qui m’est venue alors à l’esprit est : « Je ne verrai plus son beau visage ». J’aurai eu moins de chagrin si elle m’avait abandonné en cours de route. Je me serai dit, certainement, qu’elle se serait joué de cette parodie d’existence et qu’elle serait reine au paradis où je m’en irai la retrouver. Seulement elle n’était pas morte. Il n’aurait pu en être ainsi d’ailleurs.  Non, Dieu ne m’aurait pas fait un coup pareil car lorsqu’il m’arrive de penser à la mort, je Le prie de me prendre en premier. Elle n’était pas morte, c’est moi qui devenais aveugle. J’allais perdre la vue alors que je n’avais encore rien vu de la vie.

« Ne crains rien, c’est comme la longue fin d’un très beau soir d’été » (1), voilà ce que vous m’avez dit. Je m’y accrochai comme à une promesse impossible, comme à un rêve sans fin, comme à la prunelle de mes yeux agonisants. Je ne perdais donc rien finalement. J’avais eu des yeux pour voir mais beaucoup de choses m’avaient échappé ; je retenais de ces mots, vos mots, que j’allai réapprendre à voir, j’allai voir autrement. Du moins je l’espérai, de tout mon cœur. Jusqu’ici je n’avais connu des hommes que leurs dissimulations. Vous me faisiez la belle promesse que je serai dans votre sillage : voyant ce que nulle ne voit, promenant sur le monde le regard du cœur.

Vos mots m’amenèrent ainsi à croire que je continuerai à la voir partout. A défaut de pouvoir la chercher du regard, je la chercherai du cœur. Et mon cœur s’éclairerait au souvenir de son sourire, à cette moue qui la rend plus belle, à son éclat de rire, ce rire qu’elle a réinventé. Je la prendrai par la main pour ne plus la lâcher de peur de perdre mon point d’appui. Je la verrai partout   dans un monde, irréel qui n’existerait qu’à travers elle, où nous serions seuls au monde. Un monde peuplé seulement de nous et de nos rêves, dans lequel elle serait la cause de tout. Elle me volerait le cœur, tirerait des larmes du puits asséché de mes yeux, me sauverait de mon ignorance de l’amour. La vie serait un grand théâtre d’ombres gracieuses et de lumière tamisée.

 L’image d’une jeune femme déguisée en homme  sans rien perdre de sa beauté, telle qu’offerte par Shakespeare, n’a pas agi sur vous, je le sais, vous me l’avez dit(2). Mais si vous connaissiez celle dont je parle, vous ne douteriez pas un seul instant que même dans un de mes sabador, un soir de tamxarit,  avec un lafa en guise de musoor, elle vous ferait de l’effet.

Je la verrai, sur les planches, magnifique actrice, mais personne n’applaudirait à son jeu exquis car cette pièce, dont vous êtes le lointain auteur de la mise en scène, n’a pas de fin.

Vous êtes le commencement d’un infini espoir…

 

 

  1. Citation tirée de la nouvelle « L’autre » de Borges
  2. Préface de « L’invention de Morel » d’Adolfo Bioy Casares dans laquelle Borges fait allusion à la pièce « Comme il vous plaira » de Shakespeare 

 

Lettre à Borges
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Albert 14/11/2013 05:30

Great post that reflects his contributions. Thanks a lot.