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La poésie des mathématiques

Publié le 15 Mars 2013 par Racine Assane Demba in Littérature

Certains parmi mes « coreligionnaires mathophobes » seront surpris de me voir m’intéresser à la discipline de Sakhir Thiam et John Nash. Ils me comprendront peut être mieux quand je leur raconterai avoir récemment découvert qu’autrefois mathématiques et poésie n’étaient pas séparées comme elles le sont aujourd’hui, d’où mon retournement de veste (temporaire ?).

Prenons Shakespeare, l’alchimiste des lettres qui, a son époque, aussi curieux que cela puisse paraitre, a eu une histoire d’amour avec le 0 (zéro). Il fut , au 16e siècle, l’un des premiers à apprendre l’idée de zéro qu’on ne connaissait pas encore en Europe. On comptait à partir des doigts et donc on avait besoin de démarrer par quelque chose de tangible, de concret. C’était inimaginable de commencer à compter à partir de « quelque chose qui n’existe pas », l’idée de zéro était absurde. Mais peu à peu on s’est rendu à l’évidence : un tel nombre était indispensable à la compréhension de notre monde. C’est à partir de cette fascination du chiffre zéro que Shakespeare se mit à évoquer dans ses pièces la présence, l’omniprésence de l’absence dans la vie.

Cette épisode est relatée dans « L’éternité dans une heure : la poésie des nombres » et il n’est pas besoin de l’avis d’un groupe d’experts pour voir en son auteur, Daniel Tammet, un génie. Cet écrivain (il préfère ça à mathématicien) autiste de haut niveau, atteint du syndrome d’Aspergé, parlant 12 langues, a en effet été élu par un panel d’experts « l’un des cent génies vivants ». Il est doté d’un cerveau d’exception avec une capacité de mémoire imbattable mais son génie se trouve aussi, plus peut être, ailleurs. En tant qu’autiste, il vit les émotions autrement, son cerveau ayant un parcours singulier, aux connections évoluant différemment des cerveaux de nous autres simples mortels. Pourtant à la différence d’un autiste « normal », il sait faire partager ses émotions .

Lorsque Daniel Tammet veut convaincre de la poésie des mathématiques, il parle d’abord d’Islande. En islandais nous dit-il on compte avec des chiffres différents les moutons et les enfants. Dans la culture de ce peuple moutons et enfants ne peuvent être comptés de la même manière d’où cette nuance dans les nombres qui renferme toute une spécificité culturelle. Compter devient ainsi un art, il faut savoir manier les nombres avec délicatesse, les faire correspondre à la chose adéquate au risque de s’exposer à une perte de sens.

Ensuite, il fera peut être référence à l’admirable nombre Pi (3,14), sans lequel il n’y aurait ni table ronde, ni pleine lune, ni roue qui roule, ou à PHI (1,618), le nombre d’or provenant de la séquence de Fibonacci (1-1-2-3-5-8-13-21…) qui n’est pas seulement célèbre parce que chacun des chiffres correspond à la somme des deux précédents mais aussi parce que les quotients entre deux chiffres adjacents s’approchent tous du nombre PHI. Poursuivant, il révèlera certainement, comme Dan Brown dans son « Da Vinci Code », que les proportions des plantes, des feuilles, des animaux, des hommes obéissent tous au dénominateur commun du nombre d’or. Il parlera du « 4 » : un nombre timide, du « 2 » : un nombre qui, à l’image du vent, bouge, vole. Il suggèrera, un peu comme Cheikh El Hadj Amadou Tall dans « Les dimensions de l’Islam » que le poids des nombres n’est pas qu’une affaire d’initiés ; c’est à la fois plus et moins compliqué que cela. Il citera Pythagore au besoin : « Les mathématiques c’est la vie ».

Dans le monde qu’il nous fait visiter, écrire c’est donner une signification à quelque chose qui semble d’abord flou, une équation, puis par le raisonnement mais surtout l’intuition devient de moins en moins flou, de plus en plus claire. C’est prendre des choses subjectives au départ, des idées propres à l’auteur et les rendre universelles. C’est comme une théorie mathématique. Littérature et mathématiques y posent justement les mêmes questions, des questions existentielles : pourquoi suis-je là ? qu’est ce que la vie ?, la mort ? l’amour ? oui l’amour car dans un cas comme dans l’autre, on va au-delà de notre propre biologie, notre propre géographie, notre propre vécu, on cherche des horizons non encore explorées. Les probabilités dans les maths sont l’imagination dans les romans. On se demande : « et si, et si, et si ? ». Notre imagination nous amène alors des réponses qui posent d’autres questions

Dans un poème comme en mathématiques, pense Daniel Tammet, il faut des règles, il faut une chute, quelque chose qui élargit notre vision, qui nous séduit. Il faut quelque chose qui réveille les sens. A la fin on se dit : « mais c’est vrai pourquoi n’ai-je jamais vu les choses de telle ou telle façon. C’est tellement logique, tellement simple, c’est la première fois que j’y pense comme ça. »

En effet, présentée à nous, la suite de Fibonacci nous semble d’une grande évidence. Cependant qui d’entre nous l’aurait trouvé tout seul ? Quand Senghor chante nos femmes, leur beauté relève aussi de l’évidence. Lequel parmi nous aurait trouvé les mots de « Femme noire » sans l’aide de son auteur

La poésie des mathématiques
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