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LivRacine

Histoires de livres, de lectures et d'écriture.

L’hiver turc d’Orhan Pamuk

Publié le 16 Juin 2013 par Racine Assane Demba in Littérature

Ceux qui ont appelé les évènements qui se déroulent depuis un moment à Istanbul : « printemps turc » se sont trompés de saison. Non parce que la place Taksim est baignée par un chaud soleil d’été mais parce qu’ils n’ont pas lu Orhan Pamuk. Cet écrivain capable, par sa plume, de nous en faire voir de toutes les « couleurs » au point de nous convaincre que s’il le voulait, les hirondelles chanteraient en hiver. Il nous a offert un roman décrivant le malaise latent dans la société turque avec une délicatesse teintée de mélancolie. Au sortir de cette œuvre inclassable, ce qui se passe actuellement nous semble une suite logique d’une série de malentendus. Tout se tient sauf donc qu’actuellement en Turquie on est en été, qu’on parle de printemps et que le roman en question s’intitule Neige ; que les flocons y ont une signification poétique  voire philosophique.  On peut  en effet y trouver, entre les mots empreints de soufisme et les vers accouchés, par le personnage principal, dans la douleur,  des passages comme celui-ci: « La neige  éveillait en elle le sentiment de la beauté et de brièveté de la vie, et lui faisait comprendre que, malgré toutes les haines, les hommes en réalité se ressemblaient et que dans un univers et un temps si vastes, le monde des hommes était bien étriqué. C'est pourquoi quand il neige les hommes se serrent les uns contre les autres. Comme si la neige, tombant sur les haines, les ambitions et les fureurs, rapprochait les hommes les uns des autres ».

Dans Neige (Kar pour l’édition turque), un poète perdu dans l’anonymat quitte l’Allemagne pour retrouver son pays natal. Il se rend dans une région appelée Kars, où depuis peu des jeunes filles voilées se suicident pour protester contre l’interdiction du port du voile à l’université et dans les écoles. Ka, c’est son nom, est d’autant plus motivé à mener une enquête que dans la même ville se trouve Ipek, l’amour de sa vie qu’il compte reconquérir.

Une foule de personnages défilent : de l’étudiant ou homme politique « religieux » au fonctionnaire ou acteur défenseur de la laïcité en passant par la femme tiraillée entre deux mondes et le « terroriste » sympathique. Les personnages musulmans ne sont souvent ni intégristes, ni radicaux, ils ont juste la conviction de leur foi et font les choix que leur dicte leur piété. Les personnages « occidentalisés » revendiquent leur foi aussi mais surtout une différence dans la manière de la vivre et le droit à une certaine liberté de dire, de faire mais presque jamais de ne pas croire. Le personnage principal symbolise cette ubiquité dont l’auteur veut rendre compte. Il est taxé d’athéisme par d’autres mais lui-même ne se définirait pas ainsi. Malgré les apparences, il est à la quête d’une spiritualité. La rencontre avec un homme religieux à l’attitude apaisante lui procure un sentiment de vide puis de plénitude et lui arrache des larmes curatives.

Orhan Pamuk peint une Turquie qui rappelle furieusement celle de ces centaines de milliers de manifestants qui se donnent, depuis plusieurs jours, rendez-vous place Taksim pour reprocher au Premier ministre Erdogan sa « vision rétrograde de la société turque au nom de valeurs religieuses musulmanes ». Erdogan désapprouverait ses compatriotes ayant opté pour un mode de vie à l’occidental créant ainsi une division sur des questions telles que la famille ou le statut de la femme et réussissant à réunir contre lui les « laïcs », les minorités  (kurdes, alévis), les partis de gauche, les kémalistes voire l'armée, ancien bastion laïc et kémaliste, affaiblie par sa guerre perdue contre l’AKP, le parti au pouvoir, avec beaucoup parmi ses figures emblématiques arrêtées et trainées devant les tribunaux. Pourtant le modèle proposé par Erdogan a été et continue à être considéré comme l’incarnation d’un islam modéré. Les contradictions soulevées par Pamuk une dizaine d’années plus tôt dans Neige (l’ouvrage est paru en 2002) ne font donc qu’éclater au grand jour. Par sa représentation d’une pièce engagée faisant l’apologie de la modernité, retransmise à la télévision, qui vire à un « coup d’Etat » avec des acteurs qui tirent à balles réelles sur les spectateurs, l’auteur a voulu sans doute prévenir de l’étroitesse de la frontière entre fiction et réalité, entre stabilité et crise aigüe, de la fragilité de la société complexe qu’il décrit, dans son équilibre.

Pamuk nous entraine dans le dilemme de « l’homme de  Coelho » : qui doit monter les marches d’un château en tenant une cuillère arrosée de gouttes d’huile ; en gardant les yeux sur le liquide qu’on lui a confié, il oublie de contempler les merveilles qu’il rencontre à chaque niveau et en les contemplant, il  laisse échapper les gouttes. Ainsi rien n’est dit sans raison dans ce voyage enneigé. Chaque détail a son importance. On savoure la prose, elle est magnifique et le style déconcertant. Le récit n’est pas qu’éclaté dans la forme, il est autant énigmatique voire hermétique que beau. Il faut donc pour ne pas se perdre dans cette galerie de contrastes, garder les yeux rivés sur les subtilités de ce pays tiraillé entre deux modèles qu’il suggère sans les figer dans des certitudes. Des images spirituelles, à priori opposées à tout point de vue, n’ont jamais été aussi bien mises au service du dialogue des cultures.

Le prix Nobel  de littérature 2006 , en homme engagé et ayant choisi d’engager son œuvre, est considéré depuis longtemps dans son pays comme un contestataire (un sous-préfet d’une bourgade au nom savoureux de Sütçüler a déjà eu à ordonner la destruction de tous ses livres alors que l’Etat turc lui intentait un procès pour insulte à l’identité nationale). Il ne pouvait ainsi qu’apporter son soutien aux manifestants de la Place Taksim qui le rejoignent dans son combat pour une Turquie plus juste. Sa religion est faite depuis longtemps : « Dieu, écrivait-il, ce n'est pas une question d'intelligence ou de foi, c'est une lucidité rappelant que toute vie est une énigme ». Les hommes, qu’ils soient soufis ou matérialistes, traditionnalistes ou modernistes, conservateurs ou progressistes, ont au moins une chose en partage chez Pamuk: leur complexité.

Sous le soleil stambouliote, la neige accompagne les protagonistes de cette alliance hétéroclite massés sur la « place de la révolution », tombant sur leurs haines, leurs fureurs, leur apportant la fraicheur de l’espoir car au moins « une fois par vie, nous confie l’enfant d’Istanbul, il neige dans nos rêves ». Des rêves parfois teintés d’héroïsme « consolation des malheureux » dont il peint les traits avec tant d’affection. Le peuple de Taksim n’en est que le reflet.

L’hiver turc d’Orhan Pamuk
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