Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
LivRacine

Histoires de livres, de lectures et d'écriture.

GELOWAR OU LA REPONSE DE SENGHOR A SEMBENE

Publié le 18 Décembre 2012 par Racine Assane Demba in Littérature

« Un doigt que l’on tend sert à interpeller, vous le savez. Mais cinq doigts tendus ne peuvent servir qu’à quémander.

Nos dirigeants nous ont réunis ici, savez-vous pourquoi ? Pour rien d’autre que de pouvoir mettre la main sur cette aide. Ainsi les avez-vous entendus chanter des louanges et se confondre en remerciements, face à tant de générosité, en notre nom à tous, les présents comme les absents, à l’endroit de ceux qui nous ont donnés cette aide. Regardez-les, regardez nos dirigeants, aucun d’entre eux ne pouvant maitriser sa joie, se dandinant et se pavanant devant nous comme si l’aide était arrivée du fait de leur propre mérite.

Et nous, nous le peuple, nous qui n’avons ni droit à la parole ni faculté de dire non, on chante et on danse pour fêter cette aide. Il est temps d’ouvrir les yeux. Sachons qu’un peuple ne peut être fort lorsqu’est encré en lui la culture de l’aumône. Et vous avez vu que ce genre de cérémonie de remise de don se tient depuis trente ans ici et ailleurs. Cette aide qu’on nous distribue, c’est elle qui nous tue. Elle a tué en nous toute dignité, nous n’avons plus aucune dignité, personne ici n’a gardé sa dignité.

Savez vous que les peuples qui nous envoient ces dons n’ont aucune considération pour nous ? Le savez-vous ? De plus nos enfants, garçons et filles, qui vivent parmi eux là bas, à l’étranger, sont consumés par la honte. Ils ne peuvent plus marcher la tête haute et regarder ces gens les yeux dans les yeux.

C’est vrai que notre pays a traversé toutes sortes de difficultés, qu’il est confronté à toutes sortes d’épreuves mais c’est à nous de prendre en main ces défis.

Notre ancêtre Kocc Barma nous enseigne ceci : si tu veux tuer un être drapé de sa dignité, offre lui à manger tous les jours bientôt tu en feras une bête. Je vous dis que ce qui restait de dignité et de courage en nous, cette aide l’a englouti. Vous avez vu la faim, la soif, la pauvreté qui sévissent ici. Savez-vous ce qui l’a augmenté ? Eh bien je vais vous le dire. Voyez vous si un pays attend ce qui le nourrit et le vêtit d’un autre pays, ce pays, ses enfants et ses petits enfants n’auront qu’une seule parole à la bouche. Voulez vous que je vous dise laquelle ? Merci, merci, merci. »

Ce texte subliminal, réquisitoire imparable de l’aide au développement des pays riches vers les pays pauvres, Ousmane Sembène le fait dire par Pierre Henri Thioune dit Guélowâr dans le film éponyme.

Léopold Sédar Senghor n’était pas l’ami de Sembène, loin s’en faut. Cependant, dans la manière de sublimer certaines valeurs africaines, de chanter ce nécessaire renouveau des consciences, de proposer deux textes inscrits dans un même contexte non pas temporel mais idéologique, ces deux géants se retrouvent de façon inéluctable. Ainsi les vers du poème ‘’Au Guelowâr’’(Hosties Noires, Editions Seuil) nous viennent, lointain échos à ce discours si profond, comme des paroles lancées, par le poète doublé ici du soldat, au rythme d’un tam-tam, transportées par l’air chaud d’un matin ensoleillé du Sine répondant à leurs sœurs venues à elles par le même canal.

Senghor, comme pour apporter donc, à son frère d’armes, une réponse avant l’heure, y chante ceci :

« Guélowar !

Nous t’avons écouté, nous t’avons entendu avec les oreilles de notre cœur.

Lumineuse ta voix a éclaté dans la nuit de notre prison

Comme celle du seigneur de la brousse, et quel frisson a parcouru l’onde de notre échine courbe !

Nous sommes des petits d’oiseaux tombés du nid, des corps privés d’espoir et qui se fanent

Des fauves aux griffes rognées, des soldats désarmés des hommes nus.

Et nous voilà tout gourds et gauches comme des aveugles sans mains.

Les plus purs d’entres nous sont morts :ils n’ont pu avaler le pain de honte.

Et nous voilà pris dans les rets, livrés à la barbarie des civilisés.

Exterminés comme des phacochères. Gloire aux tanks et gloire aux avions.

Nous avons cherché un appui qui croulait comme le sable des dunes

Des chefs, et ils étaient absents, des compagnons, ils ne nous reconnaissaient plus

Et nous ne reconnaissions plus la France.

Dans la nuit nous avons crié notre détresse, pas une voix n’a répondu.

Les princes de l’Eglise se sont tus, les hommes d’Etat ont clamé la magnanimité des hyènes

« Il s’agit bien du nègre ! il s’agit bien de l’homme ! non quand il s’agit de l’Europe ».

Guélowâr !

Ta voix nous dit l’honneur, l’espoir et le combat, et ses ailes s’agitent dans notre poitrine

Ta voix nous dit la République, que nous dresserons la Cité dans le jour bleu

Dans l’égalité des peuples fraternels. Et nous nous répondrons : « Présents, ô Guélowâr »

GELOWAR OU LA REPONSE DE SENGHOR A SEMBENE
Commenter cet article