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LivRacine

Histoires de livres, de lectures et d'écriture.

Et les sabador aimèrent les musoor…

Publié le 6 Mars 2013 par Racine Assane Demba in Littérature

La « balade du sabador » est une ballade. Une voix délicate, fragile chantonne tout le long des pages donnant au lecteur l’impression de marcher pieds nus sur le sable fin, le sable d’or d’un sentier qui bifurque sur une maison de verre pas si transparente qu’il n’y parait. Ceux qui habitent cette belle demeure de lumières et d’ombres nous renvoient notre propre image. Pourtant nous sommes surpris de nous reconnaitre en eux. Nous ignorions ce que nous savions, nous négligions ce que nous étions censés connaitre de notre condition d’homme ou de femme : nous étions, nous sommes des êtres doubles, à la fois si beaux et si hideux à l’occasion.

Sokhna Benga nous rappelle à nous-mêmes, a nos rêves, nos espoirs, nos peurs, nos renoncements. La galerie qu’elle nous fait visiter est peinte de souffrance et de sang mais aussi de sueur et d’amour.

Les sabador y sont beaux. Si dignes et si fiers, parfois durs, souvent entêtés. Ils sont courageux mais tellement déraisonnables , à la fois bienveillants et impatients, sages et irresponsables. Ce sont des hommes.

Les musoor (appelons les ainsi pour faire un peu de poésie) sont fascinantes. Elles sont dociles et imprévisibles, aimantes et hargneuses. Elles se résignent, elles se rebellent, elles maudissent, elles aiment, font souffrir parfois mais souffrent plus encore, sont délicates mais capables de faire preuve d’une force insoupçonnée. Ce sont des femmes.

Les sabador sont imposants, cérémoniaux, pleins de majesté. Les musoor sont plus complexes. Pleine de pudeur à l’image du pagne (métaphore utilisée pour les nommer dans le livre), elles sont pourtant toujours légères, tantôt chatoyantes, tantôt discrètes, capricieuses un peu, émouvantes toujours.

Mayé l’insoumise et Ngoye la soumise , des jumelles, aussi différentes dans leurs caractères respectifs que semblables dans leur innocence, représentent les modèles de musoor dans le tableau de la société sénégalaise peint par l’auteure. Cette dernière offre à travers elles, et quelques autres, sa vision de la condition féminine.

Diogoye, Madior, Malick et Hamadou, quant à eux, résument ce qu’elle pense des sabador, les tares des hommes, leurs qualités, leurs taches et leur noblesse.

Sokhna Benga avec ce sens de la description qui constitue sa marque de fabrique nous offre une toile toute en contraste. Des valeurs d’hier aux réalités d’aujourd’hui, des caprices de l’amour aux mauvais conseils de la haine, de la vanité des certitudes des plus âgés à la naïveté d’une jeunesse passionnée.

La balade est pleine de ces allers retour ou plutôt ce compagnonnage entre le monde réel et le domaine du surnaturel. Cette présence du merveilleux dans le quotidien monotone, cette voix de l’Afrique qui nous rappelle le terroir. Ainsi, par soucis d’authenticité, l’auteure a décidé de penser en wolof bien qu’elle écrit en français. Son roman est beau, un cadeau venu d’ailleurs à l’image de son narrateur, être surnaturel qui, à la fin du récit, préfère retourner dans son monde afin de se mettre « à l’abri des passions humaines ». Passions dont Sokhna Benga est passée maitresse dans l’art de la « libération », tout en gardant une élégance dans le style et un sens de la responsabilité de l’artiste très marqués surtout lorsqu’il s’agit de ses congénères.

Oui, la dame est assurément de la race des écrivains engagés, une passionaria des causes féminines.

Et les sabador aimèrent les musoor…
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