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LivRacine

Histoires de livres, de lectures et d'écriture.

EN 2012, NOUS AVONS PERDU LATIF

Publié le 10 Janvier 2013 par Racine Assane Demba in Littérature

 

Dans un moment d’expression totale de son rare génie, un écrivain complexe que d’aucuns sauront peut être reconnaitre*, aurait certainement, s’il l’avait connu, dit de l’auteur de « L’affaire Me Seye : un meurtre sur commande » la chose suivante : Abdou Latif Coulibaly a su, en des nuits de minutieuse terreur créée par les blessures profondes causées à la jeune démocratie qu’est son pays, creuser de profonds labyrinthes pour passer des ténèbres d’une « monarchisation » rampante à l’éclairci d’une alternance entrainante. Oui, cet homme, à défaut de pouvoir nous conduire-on ne lui en demandait pas tant- sous un soleil qui rayonnerait sur nos terreurs, a réussi, au moins, à éclairer un bout de notre chemin, encore long, vers une citoyenneté pleine et active. Seulement, voilà qu’après nous avoir tenus la main dans cette traversée tumultueuse, il nous fausse compagnie entre deux rives.

Lorsqu’on a dit que le nouveau régime faisait déjà mieux que le précédent en ce sens qu’il donne lieu à constater moins de scandales, l’homme de la rue, une personne tout ce qu’il y a de plus ordinaire, a répondu qu’il n’en était pas définitivement convaincu. Cela pour la simple raison que : Latif Coulibaly étant dans ce régime, il n’y a plus personne en dehors pour nous informer sur ses dérives et autres méfaits. Un raccourci certes, fort simpliste au demeurant, mais qui permet de se faire une idée sur la place qu’occupe (ou occupait) le personnage dans l’imaginaire populaire et sur le vide, que selon beaucoup, il a laissé tant, à lui seul, il a représenté un quasi contre-pouvoir.

Pourtant ce n’est pas seulement ce Latif Prométhée, toutes proportions gardées, que nous avons perdu. Nous en avons perdu un autre, moins connu mais tout aussi honorable de notre point de vue : le Latif romancier. En effet « L’alternance piégée », « Chronique d’un pillage organisé », « Comptes et mécomptes de l’ANOCI » ou « La République abimée » sont des ouvrages d’une grande valeur, d’une très grande importance. Cependant, «La ressuscitée », écrit avec non pas la plume séche, méthodique, implacable de l’investigateur mais avec la charge émotionnelle, l’inaltérable questionnement intérieur du romancier, bien que n’étant pas un chef-d’œuvre, nous semble tellement plus beau.

Certains diront que rien ne l’empêche d’écrire à nouveau. Peut-être, mais à moins d’avoir le talent de Jack Higgins pour les intrigues de palais, le résultat pourrait difficilement nous enchanter. Il parait bien compliqué en effet d’être, surtout par péripéties romanesques interposées, la bouche des malheurs qui n’ont point de bouche* tout en étant tapis sous les ors et lambris du pouvoir.

Ainsi pensons nous l’avoir perdu pour, au moins, un bon bout de temps.

 

*Borges : « De Quincy en des nuits de minutieuse terreur a su creuser de profonds labyrinthes… »

*Césaire : « Ma bouche sera la bouche des malheurs qui n’ont point de bouche, ma voix, la liberté de celles qui s’affaissent au cachot du désespoir »

EN 2012, NOUS AVONS PERDU LATIF
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