Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
LivRacine

Histoires de livres, de lectures et d'écriture.

BORGES, L’AUTRE REGARD

Publié le 20 Décembre 2012 par Racine Assane Demba in Littérature

Jorge Luis Borges était aveugle, une cécité progressive qui a beaucoup marqué son œuvre. Cependant, il voyait ce que nul ne voyait. Il était en effet riche de ce don offert par la nature, à de rares privilégiés, qui consiste à ouvrir, avec talent, à la fois les voies de l’âme de ce monde et les portes du cœur des hommes qui le peuplent. Lorsque vous avez des problèmes oculaires, que vous avez même, à un moment de votre vie, eu peur de perdre la vue et que les médecins vous rassurent en vous disant qu’il n’y a pas de risques, vous les croyez sur parole mais, aussi, vous vous sentez quelque chose en partage avec le monument Borges ; et vous êtes touché au plus profond de vous quand, dans sa nouvelle L’Autre, il fait une rencontre de lui-même plus jeune, sur un banc, et vous offre cette phrase merveilleuse parmi toutes : « Tu deviendras aveugle. Mais ne crains rien, c'est comme la longue fin d'un très beau soir d'été ».

Auteur d’ ouvrages empreints d’une incontestable érudition (La Bibliothèque de Babel, Le Livre de sable, Le Jardin aux sentiers qui bifurquent, La Loterie de Babylone, Le miracle secret…) qui en ont fait un « écrivain universel dans lequel peut se reconnaitre toute l’humanité », il donne à observer d’autres facettes de lui-même à travers sa collaboration avec son ami Adolfo Bioy Casares notamment avec le fameux : Chroniques de Bustos Domecq qu’ils ont écrit ensemble. Mais c’est dans son incomparable préface du non moins exceptionnel roman L’invention de Morel de Bioy Casares que Borges se dévoile comme très rarement. Volontiers trompeur dans nombre de ses écrits où il est difficile voire impossible de déchiffrer ses convictions littéraires et artistiques, il laisse apparaitre en partie sa conception de l’écriture dans ce beau texte inaugurale de l’œuvre majeure de son grand ami et complice.

On y décèle sa circonspection face à l’idéalisation du roman dit psychologique n’en déplaise à José Ortega y Grasset, grand adepte de ce type de roman. Borges préfère faire l’apologie des romans d’aventures pour des raisons diverses. D’abord : « Le roman de caractère, ou psychologique, tend à être informe. Les russes et les disciples des russes ont démontré jusqu’à la nausée que rien n’était impossible : suicide par excès de bonheur, assassinat par charité, personnes qui s’adorent au point de se séparer pour toujours, traitres par amour ou par humilité…Cette liberté totale finit par rejoindre le désordre total. » Tolstoï, Dostoïevski et les autres peuvent aller se rhabiller.

Ensuite avance-t-il : « le roman psychologique veut aussi être un roman réaliste ; il préfère que nous oubliions son caractère d’artifice verbal, et il fait de toute vaine précision (ou de toute languissante imprécision) une nouvelle touche de vraisemblance. Il y a des pages, il y a des chapitres de Marcel Proust qui sont inacceptables en tant qu’inventions , et auxquels, sans le savoir, nous nous résignons comme au quotidien insipide et oiseux. »

Puis les arguments en faveur des péripéties romanesques : « Le roman d’aventures en revanche, ne se propose pas comme une transcription de la réalité. Il est un ouvrage artificiel dont aucune partie ne souffre d’être sans justification. La crainte de tomber dans cette simple succession d’épisodes qu’on trouve dans l’Ane d’Or, dans les sept voyages de Sinbad, ou dans Don Quichotte, lui impose une trame rigoureuse. »

Voilà une parcelle, toute petite certes, mais fort instructive des convictions littéraires de Borges. Ce dernier n’hésite donc pas à prendre parti lorsqu’il juge cela nécessaire. Il ne dit pas détenir la vérité, heureusement pour nous, mais il distribue les points avec un style et une habileté, dignes de son génie, qui nous ébranlent, un peu, dans nos certitudes. Stevenson explique-t-il « est plus passionné, plus divers, plus lucide, peut être même plus digne de notre amitié absolue que Chesterton ; mais les intrigues qu’il bâtit sont inférieures. » De Quincy poursuit-il « en des nuits de minutieuse terreur a su creuser de profonds labyrinthes mais il n’a pas concrétisé son sentiment d’unutterable and self-reapiting infinities dans des fabulations comparables à celles de Kafka .» Quant à Ortega y Grasset, il « observe justement que la psychologie de Balzac ne nous satisfait point ; on en pourrait dire autant de ses intrigues. » Enfin « Shakespeare, Cervantès se complaisent dans l’idée antinomique d’une jeune fille qui, sans rien perdre de sa beauté, réussit à passer pour un homme ; cet effet n’agit pas sur nous. » Et puis la chute : « Je me crois libre de toute superstition de modernisme, d’aucune illusion qu’hier diffère profondément d’aujourd’hui, ou diffèrera de demain… » Cependant, pourtant, il n’hésite pas à alléguer que son siècle, le vingtième, soit supérieur à tous les autres du point de vue de la beauté de ses intrigues.

Borges, c’était cette approche différente, cette perception originale de la chose littéraire, des choses de la vie donc, à laquelle il vous convertit facilement, si vous n’y prenez garde, par sa manière unique de l’exprimer. Claude Mauriac ne s’y est pas trompé : « Jorge Luis Borges est l'un des dix, peut être des cinq, auteurs modernes qu'il est essentiel d'avoir lus. Après l'avoir approché, nous ne sommes plus les mêmes. Notre vision des êtres et des choses a changé. Nous sommes plus intelligents. » affirmait-il à propos de ce génie dont les yeux fatigués savaient prendre le temps de nous renvoyer un autre regard, le regard du cœur.

BORGES, L’AUTRE REGARD
Commenter cet article