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LivRacine

Histoires de livres, de lectures et d'écriture.

Disparition

Publié le 19 Septembre 2017 par Racine Assane Demba

Disparition

Au cours de mes pérégrinations sur un réseau social dernièrement, je suis tombé sur une publication d'une amie virtuelle d'un ami inconnu. Le genre de situations qu'internet a inventé.

La femme de lettres mauritanienne Mariem Mint Derwich a publié une photo - celle qui accompagne ce billet - avec cette légende : « De l'obsession de l'invisibilité de la femme, de l'obsession de ce corps de la femme rendu au néant, effacé aux regards....du meurtre symbolique...Par cette photographie intitulée « Disparition », la yéménite Bushra Almutawakel voulait montrer que les femmes sont condamnées à la noirceur et à l'invisibilité, étape par étape, par les fondamentalistes musulmans. »

 

Sans le commentaire, le cliché parlerait de lui même; ici nous retrouvons cette belle évidence résumée par la formule: une image vaut mille mots. Une image voisine de clichés qui ont marqué l’histoire : Kim Phuc la petite vietnamienne survivante du Napalm, Yuko Sugimoto la femme japonaise rescapée du tsunami, la « fillette soudanaise et le vautour » de Kevin Carter, le jeune sud-africain Hector Pieterson tombé sous les balles de l’Apartheid et porté par son camarade …  

 

Contrairement à ces clichés historiques, Disparition est le fruit d’un montage mais il n’en est pas moins le reflet d’un réel cruel, bouleversant.

 

Disparition dit ce projet de suppression de la femme dans les sociétés patriarcales conservatrices qui prospèrent ici où là. Par un effet de rappel, Disparition dit aussi l'exhibition, la chosification de la femme dans les sociétés patriarcales dites ouvertes.

 

Il s'agit, dans les deux cas, d'un monde d'hommes, régi par des lois et règles faites par des hommes pour des hommes. Les fondamentalistes travaillent à l'avènement, partout dans le monde, de la "femme cachée". C'est là un volet central de leur projet de société universelle.

Les tenants du système capitaliste dominant avec sa course effrénée à la consommation et son industrie du divertissement travaillent, quant à eux, à la pérennité de la "femme exhibée". 

 

L'on a ainsi dans les sociétés régies par les fondamentalismes religieux la "femme absente" et dans les sociétés où règnent prioritairement la religion de l'accroissement du capital, celle du profit sans fin sinon l'épuisement des ressources de la planète, la "femme objet".

 

Les docteurs de la foi autoproclamés, directeurs de conscience envahissants, sont convaincus que leur salut et celui de l'humanité viendra de la guerre contre les "impuretés" dont la première est constituée de tout ce qui se rapporte à ce féminin damné qu'il faut absolument recouvrir de vide, habiller de néant.

 

Les penseurs de la modernité divertissante et abrutissante ont, pour leur part, réussi à faire passer une femme à poil, dans un écran de télévision, à une heure de grande audience, comme le point culminant de la civilisation.

 

Aucune de ces deux femmes n'a eu son mot à dire. L'une, dans un procès en flagrant délit continu d'impureté, a été condamnée à une peine de mort lente et sournoise: l'invisibilité.

L'autre purge une peine de "travaux d'intérêt général mâle" : l'exploitation de son corps à des fins commerciales histoire d'alimenter la sous-culture ambiante. 

 

Bien entendu, l'une et l'autre peuvent être dans l'illusion d'avoir choisi de jouer leur partition respective. Mais il est clair, de mon point de vue, que nul ne choisit d'être invisible ou objet sans un conditionnement social à ses dépens.

 

Disparition m'a certainement à ce point interpellé parce que dans les jours ayant précédé ma rencontre avec le cliché posté par Mariem Mint Derwich, j'avais été frappé par la Une d'un quotidien sénégalais assez réputé. "La violence se féminise" lisait-on en manchette. 

 

La violence ici réside plutôt dans le renversement des rôles du bourreau et de la "proie facile" quant à la perception générale d'un fait de société : les violences conjugales. 

 

Il suffit en effet de parcourir les études de structures telles que le Groupe d’études et de recherche genre et société (Gestes) de l’UGB, l'Association des Juristes sénégalaises, le Comité de lutte contre les violences faites aux femmes (Clvf), pour voir que les femmes en sont de loin les principales victimes. Ou de faire plus simple : regarder autour de soi.

 

Ce journal a préféré aller interroger "l'Association des maris battus" non sans avoir pris la "précaution" de trouver un sociologue qui, pour entériner l'approche hasardeuse, s'est fendu d'un "vous ne verrez jamais un homme verser de l'eau bouillante sur sa femme". 

 

"Mais pourquoi perdre du temps à faire bouillir de l'eau, si on peut cogner sa femme à loisir directement?" s'est interrogée, sarcastique, la petite voix ayant élu domicile dans ma tête. 

 

Plus tard, le même quotidien publiait un article intitulé : "Le vol se féminise" en référence à des cas observés dans un marché, à la veille d'une fête.

 

Le même sociologue était revenu. La parole disant la condition de la femme avait encore disparu. La femme était, une fois de plus, à la place que lui réserve, en priorité, la société: le banc des accusés.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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