Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
LivRacine

Histoires de livres, de lectures et d'écriture.

Sembène, l’engagement en images

Publié le 25 Août 2016 par Racine Assane Demba

Sembène, l’engagement en images
« Sembène Ousmane est le plus extraordinaire de tous les hommes ordinaires que j'ai connus (…) Sembène a dit non à toutes les impostures »
Samba Gadjigo, réalisateur du film Sembène

L’historien Samba Gadjigo raconte Ousmane Sembène dans un film émouvant. Peignant l’homme à la fois avec recul et de façon très intime, sa caméra nous montre ce géant tel qu’on ne l’a jamais vu.

Dans le contexte post indépendances en Afrique et durant la même période en Europe, on pouvait mesurer le caractère subversif d’un artiste par l’ampleur de ses démêlés avec la machine implacable de la censure. Ousmane Sembène, auteur de Borom Sarett, le premier film intégralement africain, a vu tour à tour son Ceddo être interdit au Sénégal et son Camp de Thiaroye subir le même sort en France.

Ousmane Sembène a dérangé à la fois son public et les élites locales ayant succédé au colonisateur, mettant le premier face à ses contradictions et les seconds devant leurs responsabilités. Son œuvre est politique au sens subversif, polémique dans son anticonformisme ainsi que son regard critique sur sa société et populiste au sens laclauien. Le théoricien politique argentin Ernesto Laclau soutient, en effet, dans La raison populiste, que le populisme dans son sens premier est la prise en charge de la construction de l’identité sociale dans l’action politique. Sembène était obsédé par la construction d’une identité sociale, culturelle sénégalaise et africaine. La notion de « peuple » est omniprésente dans son œuvre. Ce peuple à qui il dit adresser l’exclusivité de sa filmographie et de sa bibliographie.

A partir de ce constat, Gadjigo construit son travail de réalisateur. Il fait le film Sembène sur les films de Sembène. Les scènes qu’il en tire servent de fil conducteur. Les personnages de Borom Sarret, Ceddo, Camp Thiaroye, Guelwaar, Moolaade … réunis ici, sont autant de métaphores du dialogue sembènien avec ce peuple tant aimé que châtié dont les élites honnies sont soumises à un procès perpétuel.

Cette trame est complétée par des témoignages notamment celui du fils qui dévoile les différentes facettes du père. Gadjigo lui-même, ami, disciple et fidèle compagnon vous plonge dans l’intimité de l’homme à travers des images d’archives inédites sur lesquelles il pose sa voix de témoin privilégié.

Le sens d’un engagement

Ousmane Sembène définit le sens de son action par la nécessité de croire en soi après des siècles de domination extérieure et de montrer l’Afrique telle qu’elle est afin que les fils du continent prennent conscience des défis à relever pour une réelle indépendance politique, économique et culturelle.

Avec Carrie Sembène, sa femme d’origine américaine, muse et compagne de lutte à la fois, ils formeront à l’engagement dans les luttes sociales, dans leur salon de Ker Ceddo, une génération de jeunes intellectuels. A coup de projections de films suivies de longues discussions sur l’Afrique réelle, des consciences y seront éveillées et des vocations suscitées.

Sembène épouse le réalisme social et transmet l’urgence du face à face avec l’Occident identifié comme l’ennemi extérieur malgré la fin de la colonisation, du fait de la perpétuation de sa main mise sur les leviers économiques et culturels des pays africains par d’autres moyens. Mais il débusque aussi l’ennemi intérieur en mettant à nu les tares de sa société. Dans la presque totalité de ses films, il dénonce, à partir d’une grille de classe, l’exploitation du peuple par la bourgeoisie comprador et une caste religieuse parfois autant aliénée par l’Orient que les premiers l’ont été par l’Occident. Ainsi construit-il une œuvre qui met le doigt dans la plaie. Le cinéma est ici le moyen le plus efficace parce que chez cet ensemble que Sembène nomme « peuple », il faut voir pour croire puis réagir. Gadjigo donne à observer que le combat de son maitre fut de pousser son interlocuteur à d’abord plonger un regard critique sur lui-même car dit-il : « Nous sommes notre propre soleil, dans l’obscurité si l’autre ne me voit pas, moi je me vois ».

Le drame de Sembène aura été de ne considérer la valeur de son travail qu’à l’aune du regard qu’y portait ce peuple mais d’être reçu partout comme l’icône qu’il était sauf dans son propre pays.

Le côté obscur

Bien que se présentant en fils spirituel, Samba Gadjigo n’a pas voulu faire un film hommage. Il a aussi tenu à montrer la part d’ombre du personnage. En atteste la place faite à l’affaire l’ayant opposé à Boubacar Boris Diop. Ce dernier, jeune écrivain à l’époque, avait partagé avec Sembène son projet de faire un film sur le massacre de Thiaroye en 1944. Le cinéaste fera le film sans son accord ce qui lui vaudra d’être accusé d’avoir volé l’idée de son jeune confrère. Accusation à laquelle il apportera cette réponse peu équivoque : « je coucherai avec le diable pour pouvoir faire mes films ».

« Je ne pouvais plus avoir du respect pour cet homme » confie l’auteur de Murambi à la caméra de Samba Gadjigo. Vers la fin du film, cependant, son témoignage s’arrêtera plus sur la grandeur, l’éclat de l’homme que sur le ressentiment dû à ce côté obscur.

Alain Sembène, le fils d’Ousmane, dessine quant à lui ses multiples facettes. Il y a l’écrivain, le cinéaste, le politique et le père. Un père absent jusque dans la discussion. « Tout ce qui était d’ordre familial était douloureux, il n’a jamais su le gérer » explique-t-il. Il y avait un Sembène du jour, rigoureux, dur voire cassant et un Sembène de la nuit, apaisé, attentionné et doux. Dans le combat pour l’émancipation, on avait Sembène le prophète. Sous l’angle du rapport direct à l’autre, on retrouvait Sembène l’homme, dans toute sa complexité.

L’héritage

« Je suis parmi les chanceux qui ont pu s'imprégner d'Ousmane Sembène (…) J'ai eu la chance de connaitre l'adresse de son cercle ouvert de rêve et d'appel à l'action. J'ai eu la chance de baigner dans son ombre idéologique en accédant à sa clairière intellectuelle et militante. Il semble bien que cette clairière du poète disparu soit entretenue par quelques dignes héritiers, disciples ou successeurs. Peu importe comment nous nous qualifions, l'important est bien que nous célébrions un penseur, un modèle ». Ces mots ont été prononcés le 9 juin dernier, à Thiès, lors de la neuvième cérémonie de commémoration de la disparition d’Ousmane Sembène par Babacar Touré, fondateur du Groupe Sud et actuel président du Conseil national de Régulation de l’Audiovisuel (CNRA). Il magnifiait son abondante filmographie laissée en héritage et qui nourrit le rêve, un rêve de qualité, un appel à l’action, une redécouverte de la force de l’image mais aussi celle du verbe.

Dans son film En attendant le troisième prophète, qui retentit en écho à celui de Gadjigo, Moustafa Saitque pose cette problématique de l’héritage. Pour cet ambassadeur de la nouvelle génération, Djibril Diop Mambety, le poète et Ousmane Sembène, l’aîné des anciens restent les deux prophètes du cinéma sénégalais. Après eux, des générations de cinéastes talentueux ont été ou sont dans la lumière. Mais là où on parlera toujours du « cinéma de Sembène », on dira « les films de tel cinéaste ». Sembène, avec Mambéty, a créé sa propre école cinématographique. Une école de pensée féconde, comme le montre si bien Samba Gadjigo, devant mener à l’action pour la libération des mentalités et la lutte contre les systèmes et forces de domination aussi bien intérieurs qu’extérieurs.

Commenter cet article