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LivRacine

Histoires de livres, de lectures et d'écriture.

Maimouna Kane, « chaque année, un certificat, un bébé ». Du courage d’une femme

Publié le 8 Mars 2016 par Racine Assane Demba

Avant de devenir la première femme ministre de la République en 1978 et une référence pour de nombreuses Sénégalaises toutes générations confondues, Maimouna Kane Ndongo Touré a été une jeune fille à une époque où elles commençaient timidement à prendre le chemin de l’école. Issue d’une famille maraboutique très conservatrice, elle n’était point destinée à être de ces filles là. Elle devait, comme ses sœurs, sa mère, sa grand-mère avant elle, rester à la maison pour recevoir une éducation inscrite dans la tradition sociétale et attendre l’heure du mariage.

Son père était mort deux mois après sa naissance. Il avait une fois dit à sa mère : « cet enfant que tu portes sera mon dernier ». Et avant de rejoindre l’autre monde, il avait pris le soin de lui confier ce souhait : « je ne veux pas que mes filles aillent à l’école ». Sa fille le soupçonne d’avoir été déçu lorsqu’elle vint au monde : il aurait aimé que son dernier enfant fût un fils.  Mais dans cette société du devoir, la petite Maimouna a précocement osé vouloir. Un vœu, un désir d’acquérir le savoir surement ; un désir de s’affranchir du dominant pouvoir, peut-être.  Dans une société, un environnement où il était si peu permis aux filles d’interroger leur existence, elle s’est posée des questions sur sa condition.

Voyant, dans le voisinage, quelques jeunes filles être inscrites à l’école, elle demanda à sa mère pourquoi ce n’était pas son cas. Il y eut alors chez la mère une sorte de déclic. Elle répondit d’une façon qui fit que les interrogations laissèrent place à l’espoir.

Il était dit que le destin de la petite fille tiendrait à une prédiction qui ne s’était pas réalisée.  « Ton père, répondit donc sa mère, ne le voulait pas. Mais il est vrai qu’avant ta naissance, il avait prédit que tu serais un garçon. Je dois dire que c’était la première fois qu’il se trompait dans ses prédictions. Vas voir ton père Seydou Nourou qu’il t’a choisi comme tuteur. S’il est d’accord pour que tu ailles à l’école, tu iras ». L’enfant sut arracher la bénédiction du tuteur.

Elle se révéla une élève douée suivant le cursus scolaire jusqu’au BFEM, le niveau où, le plus souvent, les filles de son époque s’arrêtaient pour embrasser une carrière de sage femme ou d’institutrice. Elle fit part de son choix d’aller au lycée pour pouvoir passer le BAC. Le proviseur du Collège de jeunes filles qui l’accueillait tenta de la décourager. « Mlle lui conseilla ce bon monsieur, ce n’est pas la peine de vous fatiguer à essayer d’aller jusqu’à la Terminale. Vous ne pourrez pas avoir le BAC. C’est trop difficile ». Mais elle était bien décidée à briser ce plafond de verre.  

Elle décrocha le BAC. Le tuteur qui lui avait ouvert les portes de l’école exigea alors qu’elle se marie. Ainsi aborda-t-elle ses études supérieures en étant dans les liens du mariage. « Il fallait gérer le ménage, se remémore-t-elle avec le sourire, tout le monde connait les ménages halpular. Il y a beaucoup de monde. Il faut beaucoup recevoir et, en plus, être confrontée à la maternité ». Ne supportant pas bien ses grossesses, elle tombe souvent malade.

Lorsqu’elle parle de cette période, Maimouna Kane aime citer cette phrase savoureuse de son professeur de droit administratif : « je suis épaté par une de mes étudiantes. Chaque année, un certificat, un bébé ». Car il lui est arrivé de quitter la maternité le soir pour aller passer des examens le lendemain. Il lui est aussi arrivé, après avoir baptisé l’un de ses enfants, de retourner, dans le courant de la même journée, à l’université pour passer des examens. Pourtant, assure-t-elle, ce parcours n’est en rien atypique pour les gens de sa génération.

Aujourd’hui âgée de 88 ans, Maïmouna Kane  est l’image la plus achevée d’une grande royale de la République. Produit de l’école de cette République et de la méritocratie à la sénégalaise, à l’avant-garde du combat pour l’émancipation de la femme, fille de Dame Justice, grand commis de l’Etat parmi les plus illustres, la première femme nommée ministre dans un gouvernement de notre pays est un modèle pour plusieurs générations de Sénégalaises et de Sénégalais.

Elle est une pionnière du combat pour l’amélioration de la situation de la femme sénégalaise. En atteste cette rentrée solennelle des cours et tribunaux au cours de laquelle s’érigeant en porte-parole des mères et des filles peuplant nos villes et nos campagnes, elle fit de son allocution un cahier de doléance signé par la moitié féminine de la Nation et présentée de main de maître au Président Senghor.

Ce dernier, sensible à ce plaidoyer dont certains passages avaient des allures de réquisitoire, décide de la faire entrer au gouvernement, en 1978, à côté d’une autre figure valeureuse du roman national, Caroline Faye.  Maimouna Kane occupera le département de la Condition féminine. Malgré les difficultés liées au contexte, l’adhésion qu’elle a obtenue des femmes de tous horizons et de toutes conditions réunies facilitera son travail à bien des égards et couronnera son action de succès.

Lorsqu’on lui demande de jeter un regard sur la condition des femmes à l’heure actuelle, elle dit, s’appuyant sur toutes ses batailles, les unes gagnées, les autres perdues, sa foi en l’avenir : « J’ai envie de dire aux femmes de continuer. Je pense qu’elles n’ont pas baissé les bras, elles continuent à se battre. Aujourd’hui, vous ne voyez pas un secteur d’activité où vous ne sentez pas une présence féminine. Ce sur quoi il faut surtout insister, c’est sur l’éducation des filles. La question actuelle c’est comment maintenir les filles à l’école. L’éducation prend du temps et en milieu rural, les filles sont parfois sujettes aux mariages précoces. Il faut aussi qu’on les oriente vers les disciplines scientifiques. Je continue de croire que l’éducation, dans la famille d’abord et ensuite dans les écoles, est le point numéro un ».

 

 

 

Maimouna Kane, « chaque année, un certificat, un bébé ».  Du courage d’une femme
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