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LivRacine

Histoires de livres, de lectures et d'écriture.

Korka Diaw, une femme qui nourrit son monde

Publié le 9 Mars 2016 par Racine Assane Demba

La terre est aux hommes, ce que les idées sont à l’esprit, la générosité à l’âme et l’amour au cœur : elle les nourrit. Korka Diaw, sexagénaire, femme de son temps, née à Richard Toll dans le département de Dagana, cultive l’amour de la terre. De ses idées pour l’autonomie de la femme rurale, de sa générosité dans le partage de son expérience pour le bien de tous, de son cœur à l’ouvrage et son amour des plus faibles, la présidente du Réseau des femmes agricultrices du Nord qui compte à ce jour 5000 membres, nourrit son monde. Elle se présente : « je suis toucouleur ». Ça se voit. « Et je suis une walo-walo ». Ça se verra aussi. En effet, on retrouve en elle un peu du personnage majestueux dépeint par Cheikh Hamidou Kane, dans L’Aventure ambigüe, pour représenter la femme toucouleur digne apaisante et au service de sa communauté. La femme du Walo, combattive, altruiste, au sens élevé de l’honneur et du devoir représenté par Alioune Badara Beye dans sa pièce Nder en flammes dort aussi en elle et se réveille à mesure qu’elle enchaine des phrases cousues d’expressions multiples de son engagement.

Femme rurale et engagée

Dans l’univers de Korka Diaw, la terre est la meilleure alliée qui soit. On la cultive de père en fils et de mère en fille car « tout ce qu’on lui donne, elle nous le rend au centuple ». Son GIE porte, tel un hommage à cette filiation, le nom de son grand-père, Malal Yoro Gueye. La dame n’a pas fait de hautes études mais ; mieux que les meilleurs économistes ou ingénieurs agronomes, elle explique l’évolution du travail manuel dans les champs à la mécanisation, de l’agriculture exclusivement vivrière d’antan à l’agriculture commerciale d’aujourd’hui et en fait ressortir les enjeux. Celle qui a commencé son activité agricole avec un hectare de terre mis à sa disposition et qui en cultive 100 aujourd’hui fait de l’accès des femmes à la terre son principal cheval de bataille. « Les femmes, dit-elle, sont celles qui souffrent le plus des problèmes d’accès à la terre. Lorsqu’elles ont commencé leur processus d’autonomisation et qu’elles ont eu besoin d’espace pour concrétiser leurs ambitions, presque toutes les terres avaient déjà été mises à la disposition des hommes. La loi ne fait pas de distinction entre l’homme et la femme quant à la possibilité d’accéder à la terre. Seulement, mes congénères n’ont pas réalisé assez tôt qu’elles y avaient droit. Quand elles ont commencé à en réclamer, la majeure partie des terres appartenait aux hommes »

La réforme foncière, un espoir

Pour Korka Diaw, ce problème ressemble à un long chemin obscur parsemé d’embuches. A quand la fin de cette situation inique ? La réforme foncière engagée par le gouvernement et dont la commission dirigée par l’ancien ministre Moustapha Sourang a rendu ses conclusions au président de la République, permettra-t-elle de voir le bout du tunnel ? Guidée par son bon sens paysan, elle l’espère mais « attend de voir ». Une des solutions qu’elle préconise est, du fait de l’occupation des terres proches des points d’eau par ces messieurs, de revitaliser certaines vallées fossiles pour que l’eau puisse y couler à nouveau.

Ayant participé à des ateliers organisés par la Commission de réforme foncière, son leitmotiv était, outre la question du matériel agricole et celle de l’accès aux surfaces cultivables pour les femmes, « la nécessité de laisser les terres aux paysans et de ne pas s’exposer aux méfaits de l’agrobusiness » qui ne fait souvent que le jeu d’investisseurs étrangers. Une hérésie politique institutionnalisée fait qu’ « il est plus facile pour ces derniers d’obtenir des centaines d’hectares du gouvernement que les paysans organisés en groupement et tout aussi capable d’exploiter de telles surfaces ». Alors même que le salut du monde rural mais aussi celui des prochaines générations ne peut venir que d’une ferme volonté de l’Etat de « favoriser l’agriculture familiale, de multiplier l’aménagement des petites fermes faciles à gérer, d’accélérer la réforme et de veiller à son application stricte ».

Autosuffisance alimentaire

Korka Diaw est une militante de l’autonomie : autonomie des femmes vis-à-vis d’un patriarcat qui a fini de s’installer jusque dans l’exploitation des capacités de production, autonomie des agriculteurs vis-à-vis des paysans du dimanche et du grand capital, autonomie du pays dans la production de ce qu’il consomme. Sa marque « korka rice » s’attaque à l’importation du riz qui reste le produit le plus consommé par les Sénégalais. « Aujourd’hui, se satisfait-elle, il y a une surproduction nationale de riz entier. Elle est de 50.000 tonnes pour une demande chiffrée à 30.000. L’excédent pourrait même être commercialisé dans les pays de la sous-région ». Dans la production du très prisé riz brisé, il y a encore un déficit mais avec des aménagements et des intrants de qualité, des fonds de garantie plus efficaces et du matériel de transformation pour permettre une utilisation facile – la dynamique est enclenchée – ce gap sera comblé incessamment. Parole d’une productrice chevronnée qui ajoute : « croire en soi ce n’est pas qu’un slogan, c’est avant tout produire ce que l’on consomme. Il n’est pas plus grande tragédie que celle de confier son ventre à autrui. Le jour où cet autre ne pourra plus vous nourrir que ferez-vous ? ». Et d’aller plus en profondeur dans l’analyse: « les 120 milliards de francs CFA nécessaires à l’importation de ce riz seront mieux utilisés dans le marché intérieur. Cela contribuera à booster l’économie et nos enfants chercheront moins à partir à l’étranger par tous les moyens, y compris ceux qui s’apparentent à du suicide»

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Article paru dans le premier numéro du magazine Ambitions (mars-avril)

Korka Diaw, une femme qui nourrit son monde
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