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LivRacine

Histoires de livres, de lectures et d'écriture.

Senghor - Dia, témoignage de Cheikh Hamidou Kane

Publié le 23 Janvier 2016 par Racine Assane Demba

L'auteur de L'aventure ambiguë a, dans un documentaire produit par le magazine Intelligences et diffusé le 4 avril 2015 (RTS) apporté un témoignage sur la manière dont il a vécu la crise de 1962 ayant opposé les pères de l'indépendance du Sénégal, Léopold Sédar Senghor et Mamadou Dia.

«J’avais des relations plus anciennes avec Senghor qui avait créé la première formation politique à laquelle les populations rurales avaient adhéré. Jusque-là, les partis qui existaient, la SFIO de Lamine Guèye en particulier, étaient plus les partis des villes. C’est Senghor qui est allé dans le monde rural pour créer le Bloc démocratique sénégalais (Bds), au moment où approchait l’autonomie interne. Et ma famille a été parmi les alliés de Senghor dans la Vallée du fleuve du Sénégal. Senghor était lié d’amitié avec ma famille. De la même manière que Mamadou Dia qui était instituteur et membre fondateur du Bds. Plus tard, lorsque je suis allé en France pour étudier, et qu’entre autres j’ai eu Senghor comme Professeur à l’Ecole nationale de la France d’outre mer (Enfom), il était le seul professeur noir de cette école coloniale. C’est là qu’on a fait connaissance et noué des relations d’estime, d’amitié et de parenté à plaisanterie entre sérère et toucouleur. Ensuite, je viens au Sénégal où Mamadou Dia était président du Conseil. Le tandem entre les deux hommes était vraiment bon. Senghor étant le poète, le visionnaire, le philosophe. Mamadou Dia étant l’homme d’Etat, le nationaliste intransigeant, le militant rigoureux, l’homme de poigne. Ils constituaient un bon tandem et se partageaient la tâche. Mais l’ex-colonisateur et ses traitants, dont les intérêts commerciaux commençaient à être menacés par la politique des coopératives de Dia, ont créé des querelles de clans entre ces deux personnalités. Ceci a abouti au fait que la confiance a commencé à disparaître entre eux. En particulier, le fait qu’ils étaient l’un président de la République et Secrétaire général du parti, l’autre président du Conseil et Secrétaire général adjoint du parti. Ça faisait qu’on ne savait plus très bien qui avait préséance. Les deux hommes étaient des amis qui se complétaient. Malheureusement, il y a eu la rupture. Après l’arrestation de Dia, j’ai participé, avec sa famille, à lui chercher des avocats pour le défendre au cas où il y aurait procès».

Exil volontaire

«C’est au mois de mars 1963 que je reçois un appel téléphonique me disant que Senghor souhaite me voir. Dès que j’entre dans le bureau, il se lève du siège où il était assis, vient à moi, enlève ses lunettes, parce qu’il avait le visage en larmes, et me dit : « Cheikh, j’ai été obligé d’arrêter Mamadou Dia un ami de 17 ans. Je voulais te dire que s’il est arrêté, c’est parce que si je ne l’avais pas fait, c’est lui qui m’aurait arrêté. La politique est une sale chose, c’est ça que je voulais te dire. Je sais que ça doit te faire mal, comme à moi, c’est pourquoi je te propose d’aller, soit comme Ambassadeur du Sénégal à Washington et aux Nations-Unies cumulativement, soit comme Ambassadeur du Sénégal à Paris, pendant cinq six mois. Le temps pour moi de modifier la Constitution par référendum -parce que je me rends compte que le régime parlementaire n’est pas bon. Puisque deux amis qui se font confiance, comme Mamadou Dia et moi, n’ont pas réussi ça, je crois qu’il faut changer la Constitution-, je te fais revenir et nous allons nous présenter en tandem, toi comme vice-président et moi comme président, pour continuer le travail de notre pays ». Je l’ai remercié de sa confiance, mais je lui ai dit que je n’étais pas d’accord avec lui sur l’arrestation de Mamadou Dia. Il a dit, s’il ne l’avait pas fait c’est Mamadou Dia qui l’aurait arrêté. Je lui dis que je n’en étais pas convaincu : «Le fait est que de vous deux, des amis de 17 ans, c’est vous qui avez arrêté Dia. Je reconnais que Dia a commis une erreur en envoyant la force publique empêcher l’assemblée de se réunir, même si les députés se réunissaient contre l’avis du parti, mais la seule sanction que Mamadou Dia mérite, c’est qu’on l’enlève de son poste de Président du conseil. Mais on ne peut pas accepter d’être avec vous pour changer le régime et faire un régime présidentiel. Je suis d’accord avec vous pour régler le problème pacifiquement, mais si vous vous obstinez à le garder, à le juger et à le condamner, je ne peux pas l’accepter. Envoyez-moi quelque part, comme conseiller technique, gouverneur ou préfet, mais pas comme vice-président ou autre chose. Je ne suis pas d’accord ». Il paraissait très déçu de ce choix. Comme les gens qui étaient à l’origine de cette rupture ont continué à lui faire peur, il s’est obstiné. Voilà les circonstances dans lesquelles, je suis parti. J’ai quitté Senghor. Nous nous sommes revus quelques années après. Quand il a fait arrêter Mamadou Dia, il m’a fait affecter à Monrovia comme Premier conseiller à l’Ambassade. Je n’ai accepté de m’y rendre que parce que mon père, qu’il avait saisi, a insisté pour que j’y aille. J’ai quitté le Sénégal le 1er mai 1963 pour aller occuper ce poste, alors que j’étais ministre dans le précédent gouvernement. Et quatre jours après mon arrivée à Monrovia, le procès de Dia a commencé. Senghor n’a pas voulu que j’apparaisse à ce procès. Il m’a laissé aider la famille de Mamadou Dia à trouver des avocats, français en particulier, mais il n’a pas voulu que j’apparaisse comme témoin au procès. Le procès a débuté à partir du 5 mai. Quelques jours après, Dia est condamné. A ce moment-là, j’ai écrit une lettre à Senghor pour lui dire que je ne resterai pas longtemps à Monrovia. Donc, j’ai quitté le Liberia fin juillet. Arrivé à Dakar, j’ai démissionné de la fonction publique sénégalaise. A à ce moment-là, les Nations-Unies m’ont proposé d’aller travailler pour l’Unicef. Voilà un peu quelques unes des péripéties. J’ai revu Senghor plusieurs fois. En février 1968, on m’a envoyé ouvrir un deuxième bureau de l’Unicef pour l’Afrique de l’ouest et du centre à Abidjan. Position que j’ai occupée jusqu’en 1974. C’est pendant cette période que j’ai fait beaucoup de visites en Afrique et que j’ai rencontré beaucoup de chefs d’Etats à qui j’ai parlé de l’histoire de Senghor et de Mamadou Dia pour qu’ils interviennent. Et en particulier, j’en ai parlé à Houphouët Boigny qui m’a reçu un après-midi à Yamoussoukro, et qui m’a dit combien lui aussi était bouleversé par ce qui s’était passé au Sénégal. Et donc, il en a parlé à diverses reprises».

Retour au pays

«Venu en visite officielle en Côte d’Ivoire, Senghor souhaitait me rencontrer. Il avait envoyé son Directeur de cabinet Amadou Ly. Senghor me reçoit et me dit : « Voilà, il est temps de rentrer au pays. On a besoin de tout le monde ». Je lui ai répondu : « Monsieur le Président, je ne peux pas rentrer tant que vous n’avez pas résolu le problème Mamadou Dia. Vous continuez de réprimer Mamadou Dia et ses soi-disant amis, dont mon oncle Aboubacry Kane arrêté et mis en résidence surveillée ». Il me dit : « Oui, je veux bien libérer Mamadou Dia, mais tu le connais. J’ai d’autres responsabilités en tant que chef de l’Etat, etc. Mais je suis prêt à envisager de le libérer à condition qu’il ne fasse pas de la politique quand il sortira, durant quelques temps ». Il me dit, ensuite : « Je suis prêt à confier à un certain nombre de personnes, dont Roland Colin et à toi-même, le soin d’approcher Mamadou Dia pour envisager le processus de sa libération. Pour ce qui concerne les autres détenus, notamment votre oncle, je suis prêt à te permettre d’aller au Sénégal leur annoncer que je vais les libérer à telle échéance. Aboubacry Kane tout de suite, et Mamadou Dia plus tard à condition que ça se fasse de façon graduelle ». Je suis rentré au Sénégal. J’en ai parlé avec mon oncle Aboubacry Kane, qui était au Camp pénal, et Dia, qui était à l’hôpital Le Dantec. Et Roland Colin, qui a reçu mission de Senghor, s’est occupé de ça pendant longtemps. C’est ainsi qu’on a abouti à la libération de Mamadou Dia en 1974. J’étais encore aux Nations-Unies. Quand Dia a été libéré, j’ai quitté la Côte d’Ivoire, pas pour rentrer au Sénégal, parce que je ne voulais pas lier les deux évènements, mais pour aller travailler au Canada pendant deux ans. Pendant que j’étais là-bas, Senghor, qui était en visite officielle, m’a reçu pour me demander, à nouveau, de rentrer au Sénégal».

Senghor - Dia, témoignage de Cheikh Hamidou Kane
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