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LivRacine

Histoires de livres, de lectures et d'écriture.

Le « Grand Jihad » de Cheikh Ahmadou Bamba

Publié le 23 Janvier 2016 par Racine Assane Demba

Au moment où la menace terroriste est entrain de croître avec notamment les attaques de Daech dans de nombreuses régions du monde, la célébration du Grand Magal de Touba, le 1e décembre 2015, a été l’occasion de revisiter les écrits de Cheikh Ahmadou Bamba. Les enseignements du fondateur du Mouridisme sur le Jihad (la guerre sainte) en Islam, terme que les terroristes évoquent pour justifier leurs actes, ont, à l’aune de cette actualité, une résonance particulière.

Cheikh Ahmadou Bamba a fait une opposition entre le « Grand jihad », celui de l’âme, qui est par essence non violent et le « petit jihad » consistant à faire la guerre au nom de la religion. Arrêté, placé en résidence surveillée, déporté par les colonisateurs français, il a conduit une résistance culturelle et spirituelle face à l’occupation coloniale et à son projet d’assimilation culturelle. Son retour, après sept années d’exil au Gabon, en 1902, considéré à l’époque comme un triomphe par ses disciples - ses adversaires avaient utilisé les termes de « voyage sans retour » - est célébré, tous les ans, à l’occasion du Grand Magal.

Accusations de Jihad

Dans un extrait de procès-verbal du Conseil Privé de Saint-Louis daté du 5 Septembre 1895, on peut lire ce qui suit : « Le Conseil Privé, après avoir entendu la lecture des rapports de MM. Merlin et Leclerc et fait comparaître Ahmadou Bamba, a été d'avis, à l'unanimité, qu'il y avait lieu de l'interner au Gabon, jusqu'à ce que l'agitation causée par ses enseignements soit oubliée au Sénégal ». Pour que ces enseignements tendant, à travers l’éducation religieuse musulmane soufie, à faire prendre conscience des méfaits de la colonisation et à semer les germes de la résistance ne puissent prospérer donc, Cheikh Ahmadou Bamba fut maintenu dans les liens de la détention à Saint-Louis puis transféré en région tropicale, au motif qu’il préparait un jihad armé contre l’occupant français.

Selon l’hagiographie, à ceux qui lui conseillaient d’interjeter appel face à cette décision, il répondit: « Je me suffis de Dieu, en dehors d’un quelconque autre maître. Je me suffis du Prophète Muhammad, en dehors d’un quelconque autre intermédiaire ». A ses geôliers, il dira : « vous m’avez déporté arguant que j’étais adorateur de Dieu et que je préparais la guerre sainte. Vous pensiez que mes disciples et moi détenions un arsenal de guerre. Vos allégations selon lesquelles je fais la guerre sainte sont avérées. Mais sachez que je la fais uniquement pour la Face de Dieu. Je la mène par le savoir et la piété ».

« Ahmadou Bamba a toujours déclaré qu’il n’était pas intéressé par le jihad de l’épée, que son jihad était le « grand jihad », c’est à dire le jihad des soufis, le jihad contre l’âme charnelle. Il a toujours dit et déclaré dans ses écrits, comme dans ses prêches publics que pour lui, le jihadiste n’est pas celui qui tue les hommes, qui verse leur sang mais celui qui fait face à ses faiblesses intérieures, les faiblesses de son âme pour les dominer. C’est celui qui lutte contre Satan, une lutte quotidienne… Et ça c’est très connu dans la littérature soufie. Les soufis aiment citer ce hadith du prophète Muhammad, où il disait, revenant d’une guerre : « nous avons quitté le petit jihad, maintenant préparons nous pour le grand Jihad »

Cheikh Anta Babou, historien, enseignant - chercheur à l’université de Pennsylvanie (Etats-Unis), auteur de « Jihad de l’âme : Cheikh Ahmadou Bamba et la fondation de la mouridiyya au Sénégal 1853-1913 »

L’encre des savants et le sang des martyrs

Dans son poème « Masâlikul Jinân » (Les Itinéraires du Paradis), le fondateur du mouridisme couche des vers qui sonnent, aujourd’hui, comme une réponse à tous les groupes terroristes tuant au nom de l’Islam, de Daech aux Shebabs en passant par Boko Haram et Al Qaida. En effet écrit-il : « Certains ont été abusés par leur jihad qui les pousse à s’acharner sur les êtres humains. Persécutant continuellement leurs semblables, ils les assaillent régulièrement dans l’unique but d’acquérir plus de pouvoirs et plus de richesses. Prétendant élever la voix de Dieu, ils ne visent en réalité que leur notoriété, rien d’autre. Ainsi reviennent-ils de leur soi-disant jihad couverts de péchés et de méfaits avec toute leur armée ».

Nourri de cette tradition d’un Islam soufi et tolérant, le philosophe Souleymane Bachir Diagne la remettait au goût du jour dans son livre « L’encre des savants » paru en 2014 à propos duquel, évoquant l’approche proposée, il précisait : « A Tombouctou, Ahmed Baba a rappelé cette tradition prophétique selon laquelle l'encre des savants est plus précieuse que le sang des martyrs. J'ai emprunté le titre de mon livre à cette parole parce que nous vivons à une époque où il faut rappeler cela ». Ainsi l’action de résistance culturelle et non violente de Cheikh Ahmadou Bamba est un rappel de ce principe : par le savoir et l’éducation, le combat est source de progrès, par le sang et la destruction, il se fait chronique d’un enlisement.

Le « Grand Jihad »  de Cheikh Ahmadou Bamba
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