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LivRacine

Histoires de livres, de lectures et d'écriture.

Dans l'univers de Cheikh Lo

Publié le 10 Novembre 2015 par Racine Assane Demba

Dans l'univers de Cheikh Lo

 

Cheikh Lo, c’est quarante ans de musique, une spiritualité érigée en mode de vie, une voix qui ne laisse pas indifférent. Le tout donne un personnage haut en couleurs, à l’allure et aux idées originales. Le prix Womex qui lui a récemment été décerné vient couronner la belle carrière de cet artiste rare, ambassadeur de la culture sénégalaise et de la philosophie Baye Fall .

Lorsque je le rencontre, chez lui, à Keur Massar, je viens l’écouter parler de sa vie, sa carrière, son art, sans l’interrompre. Je veux boire ses paroles, comme parfois, seul avec moi-même, je savoure le timbre unique de sa voix. Mais il ne l’entend pas de cette oreille. Comment vous décririez vous ? Lui ai-je demandé. Est-ce important ? Me répond-il. Je change alors de fusil d’épaule, posant une question plus précise sur l’album Balbalou dont la sortie était imminente. Il m’en parle volontiers puis sans que je n’aie à le relancer, revient à ma question initiale. Le terme « musique du monde », explique-t-il, est celui qui définit le mieux son style. Mais encore… « Je m’adresse au monde, dit-il, et je suis tout le temps entrain de faire le tour du monde ». C’est le moment que je choisis pour le lancer sur ses débuts. Cette fois, il se laisse aller à la confidence : « j’ai commencé à faire de la musique, il y a quarante ans à Bobo Dioulasso où je suis né en 1955. J’ai passé mon enfance entre Dakar, Bobo Dioulasso et Kaolack. Pendant l’année scolaire, j’étais à Rufisque chez mon grand frère instituteur. Je passais certaines fêtes à Kaolack où j’ai de la famille, et durant les grandes vacances, je retournais auprès de mes parents à Bobo Dioulasso. J’ai cumulé mes études avec la musique jusqu’en 1975, année durant laquelle, je me suis installé à Bobo et avec des amis de différentes nationalités africaines, nous avons monté le groupe Volta Jazz. C’est là qu’à vraiment débuté ma carrière. Depuis vingt-ans, c'est-à-dire à partir de 1995, je fais des productions internationales. J’avais déjà sorti, avant cette date, mon premier album : Doxandem. Après, il y a eu Jef Jel. Puis l’album Né La Thiass, en 1995, qui a été repris par le label londonien World Circuit Records et qui signait ainsi mon entrée sur la scène internationale. J’ai travaillé avec cette maison de disque pendant dix-neuf ans. En 2014, j’ai entamé une nouvelle collaboration avec le label parisien Wagram Music »

Je le questionne sur ses influences brésiliennes. Il me reprend à la volée : « le mot influence n’est pas le plus adéquat ». Et de se faire plus précis : « c’est vrai, c’est la deuxième fois que je travaille avec des brésiliens sur un album. La première fois, c’était en 2004. J’ai passé 23 jours à Salvador. J’ai enregistré là bas. Toutefois, on ne peut pas parler d’influence parce que ce ne sont pas des brésiliens qui ont composé une musique sur laquelle je suis venu chanter. J’ai toujours composé mes chansons moi-même à part Ndox et Jikoy tey composés par Henry Guillabert. En collaborant avec des brésiliens, j’ai voulu juste ajouter des couleurs différentes aux sonorités que nous connaissons. Je n’ai jamais travaillé sous l’influence d’un arrangeur auquel je m’adapte. J’ai la chance de pouvoir choisir, par la pratique e l’expérience, mes sonorités et composer moi-même ma musique. Beaucoup d’artistes n’ont pas cette chance. Ils ne savent pas jouer d’instruments leur permettant de connaitre les mélodies sur lesquelles ils chantent. Ils sont obligés de recourir à un arrangeur pour construire la musique. On ne peut pas comparer un artiste qui seul avec sa guitare peut faire une prestation d’une heure à un autre qui a besoin qu’on lui tienne un instrument. Le premier est un artiste plus complet ».

Quand je lui demande de donner son appréciation sur l’évolution de la musique Mbalax, il étale son long regret : « parfois, en tant que Sénégalais, ça me fait mal de participer aux plus grands festivals dans le monde et de n’y rencontrer aucun compatriote. Je vois par exemple des maliens, des guinéens, des tanzaniens et je me pose cette question : pourquoi la musique sénégalaise n’est pas mieux représentée à ces rendez-vous ? Les musiciens qui font la conception du Mbalax doivent se poser la question. Ils devraient peut-être prendre de nouvelles options pouvant permettre à cette musique d’aller à la conquête du monde. Il y a dans le Mbalax trop de sabar, trop de tama, trop de marimba, on utilise parfois trois claviers, ce mélange devient polyrythmique. Celui qui écoute ne se situe même plus. Il y a trop de brouhaha, c’est du tintamarre. Les gens ne peuvent pas quitter leur travail en laissant derrière eux du bruit ou des soucis, rentrer chez eux, mettre de la musique pour se détendre et se retrouver avec encore plus de bruit. Le public sénégalais est habitué à cela, on ne lui donne pas trop le choix. Des artistes comme Souleymane Faye, Pape Niang ou moi même qui avons toujours fait une musique proche du Jazz et du Blues, avons longtemps été confinés dans des lieux loin du grand public. Pourtant l’on a vu que pour s’imposer à l’international, un artiste comme Youssou Ndour n’a pas servi, au monde, du Mbalax pur et dur ».

Vient l’incontournable interrogation sur l’inspiration. D’où l’artiste tire-t-il la sienne? « On essaie juste, me confie-t-il, de traduire nos pensées en œuvres artistiques. Au fond, tout ça ne dépend pas de nous. La chose en mouvement recèle moins de force que ce qui est à l’origine de ce mouvement. Dieu donne parfois à l’être humain des attributs, des possibilités, des talents qu’il ne peut expliquer. Mon premier principe, quand je réfléchis à mes textes ou aux sonorités à mettre en place, avec l’aide de Dieu, est de faire en sorte de produire quelque chose de différent par rapport à ce qui se fait habituellement ». Et de conclure sur cette belle image : « j’essaie de faire un travail de chercheur… »

Billet tiré d’un entretien réalisé pour le mensuel Intelligences (numéro 54-mars 2015)

 

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