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LivRacine

Histoires de livres, de lectures et d'écriture.

L'art discret

Publié le 23 Juin 2015 par Racine Assane Demba

Plasticienne, décoratrice, architecte d’intérieur, créatrice d’une ligne de vêtements, Aichatou Dieng, fondatrice de l’entreprise Adideco, se définit elle-même comme « une touche à tout inspirée par les choses simples de la vie ». Ce petit bout de femme est reine dans une forêt artistique sénégalaise qui pousse derrière l’arbre dont elle soupçonne quelques grands noms de s’arroger les fruits. Dans ses ateliers ainsi qu’à l’intérieur de son appartement du quartier de Derklé où elle nous a reçus, tout respire sa passion.

« Pour moi l’art c’est le beau …». D’emblée Aichatou Dieng semble donner le ton de la conversation. On pense alors l’avoir cernée. On se croit en présence d’une parnassienne, une de ces artistes chez qui le beau est le but, à la fois la fin et le moyen, pour qui utilité rime avec laideur car le beau serait au dessus de tout. Engagé tête baissée sur ce terrain, on se rend vite compte de la méprise. Du haut de son mètre soixantaine-dix, notre hôte a de grands desseins, elle est en fait de celles qui veulent changer le monde. A l’art pour l’art, Hugo disait préférer l’art pour le progrès. Aichatou Dieng a d’abord mis son talent au service de ce qui, de son point de vue, est la base de tout progrès : l’éducation. Les œuvres dont elle est le plus fière sont celles réalisées pour éduquer les plus petits en couleurs et traits plus qu’en mots : des tableaux, des décors de spectacles, des livres illustrés. Cette orientation s’explique, en partie, par le fait que la dame à la peau d’ébène digne du chant du poète et à la voix posée mais forte ait gardé une âme d’enfant.

Talent, songes et djinns

La petite fille qui voyait des fresques murales en songe avant de les reconstituer au réveil, sur les murs de la maison familiale de Ben Tally, sous l’œil à la fois émerveillé et étonné de ses parents, est restée en elle. Cette propension à rêver d’art, à se réveiller obsédée par des images restituées à grands traits fins et particulièrement réalistes, amènera la famille à la croire possédée par des djinns. Elle se remémore : « Quand je disais vouloir restituer aux murs ce qu’ils m’avaient montré en songe, ma grand-mère parlait d’hallucinations. Tantôt je voyais une femme portant son enfant, tantôt un chevalier. Je voyais des formes abstraites mais à moi elles disaient quelque chose ».

Finalement sa passion triomphera des réticences et autres préoccupations métaphysiques maternelles. En 1987, elle intègre l’Ecole des beaux arts. Elle a seize ans.

« Il y avait, explique-t-elle, une professeure dont la maison se trouvait à côté de la nôtre qui m’a convaincue que mes dessins réalisés sur les murs étaient des œuvres d’art et que ce talent devait être nourri et exploité». Ainsi lui a-t-il fallu cumuler ses cours du lycée et ce perfectionnement parce que « les beaux arts étaient très mal vus à l’époque surtout pour une fille ». En plus « étant issue d’une famille très religieuse de Touba, on acceptait, à contrecœur, de me voir suivre ce chemin mais il était hors de question que j’abandonne mes études ». Elle finira par les abandonner. Et là ne s’arrêteront pas les malentendus. Ecologiste bien avant la tendance actuelle, il lui arrivait de récupérer des objets dans la rue et de les recycler. La réaction la plus courante à la maison était de lui rappeler les règles d’hygiène et de salubrité en vigueur. Son entrée au département environnement des beaux arts, après avoir fait ses armes au département art, participait à assouvir cette vocation précoce.

Plongée dans le monde professionnel

Un premier stage au cabinet d’architecte Atepa, un deuxième au sein de l’usine de textile Icotaf puis un autre à la Sosenap dans le disign de nattes, pour se familiariser avec les exigences du monde professionnel, achèvent de valider son expertise. S’ensuit la création, par une amie, d’une entreprise qu’elle rejoint et qui gagnera des marchés tels que la décoration des Cases des tout petits construites à Dakar. Après s’être séparée « en bons termes » de son associée, elle crée Adideco. Les débuts sont très difficiles parce qu’au Sénégal, pense Aichatou Dieng, « on n’a pas la culture de la décoration. Souvent, on prend un maçon qui fait en même temps office d’architecte, d’ingénieur et de décorateur ». Sur le point de céder au découragement, les premiers marchés arrivent, au compte goutte certes mais ils lui permettent de laisser libre cours à son talent. Le bouche à oreille fait le reste. Elle n’est toutefois pas au bout de ses peines. Ses factures tardent parfois à être honorées par les clients. Magnanime, c’est elle-même qui leur trouve des circonstances atténuantes : « la décoration intervient lorsque certains propriétaires ont déjà beaucoup investi dans le gros œuvre et quelques travaux de finition. Je ne pense pas qu’ils refusent de payer. Ils sont quasiment à sec au moment où je me mets au travail ».

Place peu enviable des artistes

Aujourd’hui des clients réguliers, des exceptions dans « un pays qui manque d’hommes de culture », et des partenaires comme la Fondation Sococim qu’elle cite en exemple, lui permettent de vivre de son art et de financer sa participation à des expositions avec l’argent gagné dans la décoration. Elle n’en regrette pas moins la place peu enviable que l’Etat réserve aux artistes dans ses projets : « ils nous ont formés mais ne savent même pas sur quoi. On a notamment eu une formation en architecture d’intérieur, en décoration et en art plastique. Les autorités pensent hélas que nos compétences se limitent aux tableaux d’art. Sur le 1% de ses projets que l’Etat nous réserve, l’on nous fait intervenir généralement que pour réaliser des tableaux ». Afin de changer la donne, elle recommande d’augmenter puis de mieux répartir ce pourcentage mais aussi de donner plus de place aux locaux lors d’évènements comme la Biennale de Dakar et de faire un recensement exhaustif des artistes sénégalais car « quelques grands noms mus seulement par leurs intérêts propres ont, à force de lobbying, fini de prendre en otage les artistes qu’ils disent représenter auprès des décideurs ». Loin, selon elle, du culte de la personnalité pratiquée par ceux là, une armée absente des plateaux de télé se bat tous les jours malgré le manque ambiant de sensibilité à l’art. Est-elle de cette armée? lui demande-t-on alors dans le but juste d’obtenir des aveux plus circonstanciés. « J’aime cultiver la discrétion, répond-elle, je me sens mieux ainsi ». Si l’envie nous avait pris de douter de cette parole aux humbles intonations, les nombreuses distinctions internationales négligemment disposées dans un coin, sur une étagère loin des regards indiscrets, auraient fait office d’autant de témoignages à décharge. Parmi elles, coincé entre un échantillon de briques fait maison et un tableau évoquant la terreur des femmes en temps de guerre, un prix reçu, en 2012, au prestigieux Symposium d’Assouan, en Egypte.

Jetant un regard sur cette vie meublée par une œuvre fruit de sa créativité dont l’acte de naissance fut un rêve, Aichatou Dieng, malgré son relatif jeune âge, évoque la retraite : « j’ai travaillé plus que mon âge ne le permet et au-delà de mes capacités, il est temps que je me repose ». Quelque chose nous dit cependant qu’elle en a encore sous la main.

L'art discret
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