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LivRacine

Histoires de livres, de lectures et d'écriture.

Le bourreau et la cible qui s'ignore

Publié le 25 Mars 2015 par Racine Assane Demba

Le bourreau et la cible qui s'ignore

Certains Sénégalais qui semblent cautionner la violence jihadiste-terroriste lorsqu’elle s’exerce contre l’Occident ignorent que la menace est aussi dirigée contre eux...

Le Jihadisme international est essentiellement nourri par le wahhabisme, une branche rigoriste de l’Islam sunnite qui part d’une interprétation littérale du Coran pour prôner un retour à « l’Islam des origines ». Financés par les pétrodollars de quelques monarchies du Golfe, au sein desquelles les membres se livrent à de féroces luttes d’influence, des groupes jihadistes disséminés aux quatre coins du monde assurent l’aspect opérationnel de ce projet d’expansion. Projet qui s’articule notamment autour d’un discours anti-sionniste et plus largement anti-Occident d’un côté et un discours anti-chiite et anti-Islam soufi de l’autre ; même si, au gré de leurs intérêts conjoncturels, les principaux sponsors du jihadisme international n’hésitent pas à nouer, parfois, des alliances avec leurs ennemis déclarés.

Intégristes en guerre contre leurs coreligionnaires

« Kouachi ! Kouachi ! Kouachi ! ». Voilà ce que scandaient des manifestants lors du rassemblement organisé à Dakar, le 24 janvier dernier, contre les caricatures du Prophète Mouhamed (PSL) dans le journal satirique français Charlie Hebdo. Deux semaines auparavant, des frères du même nom avaient, à Paris, assassiné douze individus dont sept membres de la rédaction de ce journal et un policier pour « venger le Prophète ». Un complice à eux du nom d’Amédy Coulibaly tuait, par la suite, une policière et quatre autres personnes dans un magasin hyper-casher juif après une prise d’otage.

De manière générale, les Sénégalais ont condamné ces actes souvent en réitérant leur rejet des caricatures de Charlie Hebdo. Toutefois, des prêcheurs, des marabouts, des imams avaient, avant le rassemblement susmentionné, déjà célébré les frères Kouachi pour avoir « lavé un affront contre l’Islam ». Leur ressentiment à l’encontre de personnes qui les ont offensés en caricaturant ce qu’ils ont de plus cher est légitime. Néanmoins, outre le fait que de tels actes, commis en guise de représailles d’après eux, ne sauraient être tolérés, ne serait ce que par humanité, ils perdent de vue la nature véritable de la menace.

En effet, ce qui a poussé les frères Kouachi à agir de la sorte trouve son fondement dans la même idéologie, la même vision de l’Islam et du monde, qui préside aux actes perpétrés par Al Qaida, Daech, Boko Haram et les autres. L’occupation du Nord Mali par des groupes Jihadistes dont Al Qaida au Maghreb Islamique (Aqmi) a donné un avant de goût de ce que serait l’action de ces entités si elles avaient une emprise dans un pays comme le Sénégal. Jugeant les populations locales laxistes dans leur pratique de la religion, ils ont prononcé des jugements expéditifs, procédé à des lapidations, coupé des mains, prononcé des condamnations à mort. A Tombouctou, ville qui comme les cités religieuses sénégalaises telles que Touba et Tivaouane, est symbole d’un Islam de tradition soufie, ils se sont livrés à des pillages de mosquées profanant allègrement les tombeaux des saints. Le philosophe Souleymane Bachir Diagne éclaire la question en ces termes :

« l’interprétation wahhabite et salafiste, très forte ces dernières années, a déclaré la guerre au soufisme. Elle le juge trop tolérant par rapport à certaines formes d’adoration qui tiendraient selon elle du paganisme, de l’idolâtrie. Elle dénonce notamment le culte des saints. Il y a aujourd’hui une machine de guerre contre le soufisme, contre tout esprit de spéculation philosophique. C’est un combat très ancien, mais qui a été revivifié au siècle dernier dans la péninsule arabique puis exporté, créant une nouvelle géopolitique à l’intérieur de l’islam ».

Preuve de cette ligne de démarcation opérée par les idéologues de cette forme de Jihad des temps modernes à l’intérieur de l’Islam, les musulmans en paient le plus lourd tribut. De l’Irak au Nigéria en passant par l’Afghanistan, la Syrie, la Somalie, la Lybie, la bande sahélo-saharienne, ils sont des centaines de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants à périr par le seul fait de ne pas répondre aux critères d’un bon musulman tels qu’établis par leurs bourreaux. A ce propos, l’exemple de Boko Haram, au Nigeria, est très parlant. Le groupe terroriste décime des villes entières, utilise des jeunes filles de dix ans comme bombe humaine, et a commis récemment un attentat dans la grande mosquée de Kano alors que les fidèles étaient entrain de satisfaire à la prière du vendredi.

S’il y a ainsi, au Sénégal, des musulmans qui sont en phase avec la violence jihadiste par méconnaissance du projet qui la sous-tend, d’autres, certes très minoritaires parmi les 95% de citoyens de ce pays qui pratiquent la religion mohammadienne, épousent cette idéologie en ayant une claire conscience de toutes ses implications. Alioune Tine, le nouveau secrétaire exécutif d’Amnesty International pour l’Afrique de l’Ouest et du Centre, tire la sonnette d’alarme. « Il existe un discours, des prêcheurs et des mosquées wahhabites dans notre pays » déclarait-il dans l’émission Grand Jury diffusée sur la RFM, le 25 janvier. Certaines voix fortes, à l’image du guide religieux mouride, Serigne Mame Mor Mbacké Ibn Serigne Mourtada, pensent que le problème se situe aussi au niveau des jeunes sénégalais qui vont étudier dans des pays de la péninsule arabique et reviennent avec une vision de leur religion plus proche de l’idéologie wahhabite que de la tradition soufie de l’Islam pratiqué au Sénégal.

C’est à l’aune de ces faits qu’il faut lire la décision des autorités sénégalaises de surveiller particulièrement certains ressortissants de pays vus comme des sponsors du jihadisme et d’être plus regardants sur les destinations des jeunes qui vont parfaire leurs études islamiques à l’étranger.

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