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LivRacine

Histoires de livres, de lectures et d'écriture.

Au nom du père par l'aîné - Extraits de "Cheikh Anta Diop l'homme et l'oeuvre"

Publié le 7 Février 2015 par Racine Assane Demba

Au nom du père par l'aîné - Extraits de "Cheikh Anta Diop l'homme et l'oeuvre"

Voici 29 ans (7 février 1986 – 7 février 2015) que disparaissait le dernier pharaon laissant, en guise d'héritage, une œuvre monumentale.

Dans la biographie qu’il lui a consacrée, intitulée Cheikh Anta Diop l’homme et l’œuvre (Présence Africaine - 2003), son fils aîné, Cheikh Mbacké Diop, aborde quelques facettes de cette figure élevée, lors du Festival mondial des Arts nègres de 1966, au rang d’ « homme ayant exercé la plus grande influence sur la pensée nègre du 20e siècle ».

Ce texte reprend des passages du Chapitre 4 de cet ouvrage (L’action multiforme en Afrique de l’isolement à la reconnaissance 1960-1986) en s'autorisant la liberté d’en modifier quelques tournures de phrases par souci de cohérence, de concision et de clarté.

L’homme de laboratoire

L’un des premiers travaux de Cheikh Anta Diop, renseigne le biographe, effectué à l’IFAN (Institut Fondamental d’Afrique Noire), est la réalisation de l’inventaire archéologique du Mali consistant à dresser une carte archéologique de cet immense territoire.

Puis il s’est penché sur l’apparition de l’homme.

La préhistoire, déjà abordée dans son premier livre Nations nègres et Culture prend une importance grandissante dans son travail de chercheur. « J’ai consacré mes efforts à la période du passé africain qui va de la préhistoire au moyen âge parce qu’elle est celle qui pose le plus de problèmes » explique-t-il.

En 1976, il sera élu membre du bureau de l’Union Internationale des Sciences Préhistoriques et Protohistoriques (UISPP). Une telle responsabilité internationale, au niveau des questions complexes de la genèse humaine, souligne la reconnaissance de la communauté scientifique mondiale envers le directeur du Laboratoire de radiocarbone de Dakar d’alors.

L’idée de la création d’un laboratoire de datation par le Carbone 14 intervient en 1961 (les installations seront prêtes en 1966). Cette réalisation scientifique novatrice permet de dater des vestiges archéologiques et des échantillons géologiques par des méthodes physico – chimiques. Cheikh Anta Diop concrétise ainsi sa volonté d’œuvrer pleinement au développement des sciences exactes en Afrique en s’appuyant sur sa formation à la fois en chimie et en physiques nucléaires.

La création de ce laboratoire était un enjeu très important. C’était une démonstration de la possibilité et de la capacité pour l’Afrique (au lendemain des indépendances) de mettre sur pied des infrastructures viables et fiables à condition d’en avoir la volonté politique, d’y mettre les moyens financiers, humains et organisationnels.

Il dirigera le laboratoire jusqu’à sa disparition soudaine alors qu’il préparait la relève.

L’historien, l’égyptologue et le philosophe

Les résultats des recherches de Cheikh Anta Diop en égyptologie sont publiés dans le Bulletin de l’IFAN et les Notes africaines et font aussi la matière de différents livres.

En 1967, parait, aux éditions Présence Africaine, Antériorité des civilisations nègres : mythe ou vérité historique ?

En exergue du livre cette citation de Bertolt Brecht : « La vérité est concrète ». Cheikh Anta Diop introduit ce livre par les lignes suivantes :

« Ce texte est la première mise au point relative à Nations nègres et Culture depuis la parution de ce livre (1954). Il indique le sens dans lequel je continuerai désormais à aborder le sujet traité toutes les fois que le temps me le permettra.

La critique négative sur l’origine blanche ou extra – africaine nègre de l’Egypte ancienne est faite, une fois pour toute, dans les premiers chapitres de Nations nègres et Culture. Tant que d’autres arguments ne nous seront pas inventés, il ne sera pas utile d’y revenir.

Par contre, on ne saurait fournir assez de preuves positives étayant la thèse de l’origine nègre de l’Egypte. J’ai essayé de regrouper ici sommairement, un certain nombre de faits et preuves débarrassés des multiples détails qui ont, parfois, empêché le lecteur de Nations nègres et Culture de saisir leur relief.

(...) Est-il besoin de se répéter encore et de proclamer, une fois de plus, le sens de cette étude ? Il ne s’agit point d’une théorie de la négritude. Notre intention est d’éclaircir un point précis de l’histoire humaine, d’établir un fait singulier de cette histoire, de le dégager du monceau d’affirmations fausses sous lesquelles il est enseveli. »

Animé par le double souci de la démonstration et de la pédagogie, Cheikh Anta Diop fait paraitre, en 1976, un ouvrage intitulé L’Antiquité Africaine par l’image. Il y restitue la profonde unité qui relie l’Egypte ancienne et l’Afrique subsaharienne dans le domaine de l’Anthropologie physique, de la culture matérielle (instruments oratoires, mobilier), de la langue, de l’art, de la culture en général.

Un an plus tard, il systématise la comparaison linguistique entre l’égyptien ancien, le copte et le wolof dans Parenté génétique de l’égyptien pharaonique et des langues négro – africaines.

Cheikh Anta Diop combat les contre-vérités propagées par l’idéologie occidentale selon lesquelles les langues africaines seraient inaptes à exprimer le monde moderne dans toute sa complexité. Tout se passant comme si les langues européennes étaient, par essence, dotées de tous les concepts scientifiques, techniques et philosophiques à l’opposée des langues africaines caractérisées par une pauvreté conceptuelle intrinsèque. En cohérence avec la notion de hiérarchisation raciale, les langues africaines seraient donc inférieures aux langues européennes.

Pour démontrer la fausseté de telles assertions, il développe un système d’enseignement en wolof apte à véhiculer le savoir le plus pointu notamment les mathématiques. Il traduit en wolof des textes de grands écrivains et savants européens comme Corneille (Horace), Langevin et Einstein, textes qui couvrent les domaines les plus divers : la poésie, la théorie de la relativité, les mathématiques, la mécanique quantique, etc.

Le projet consistant à faire la comparaison linguistique susmentionnée s’inscrit dans la ligne de recherche des recommandations du Colloque international tenu au Caire, en 1974, à l’initiative de l’UNESCO.

Lors de ce Colloque, Cheikh Anta Diop et son compagnon et disciple, Théophile Obenga, développèrent une argumentation multidisciplinaire pour démontrer que l’Egypte pharaonique est négro-africaine tant sur le plan culturel que sur le plan ethnique. Ils déclinèrent cette argumentation selon quatre registres : culturel, sociologique, anthropologique et historique.

A l’issue des travaux, Cheikh Anta Diop dira : « Ce Colloque peut-être considéré comme un tournant qui a permis à l’égyptologie de se réconcilier avec l’Afrique et de retrouver sa fécondité (…) Le dialogue scientifique sur le plan international est instauré et l’on peut espérer qu’il ne sera pas rompu. A la suite des débats, des participants n’ont pas manqué d’exprimer leur volonté de réorienter leurs travaux vers l’Afrique et d’intensifier leurs collaborations avec les chercheurs africains. »

Loin de se limiter à un travail de réflexion théorique, enfermé dans son laboratoire, Cheikh Anta Diop a une démarche de confrontation avec d’autres spécialistes dans le cadre de colloques et de séminaires spécialisés. Il transmet, échange, vulgarise, diffuse les connaissances. Au grand public, il expose et explique ses travaux avec pédagogie.

Civilisation ou Barbarie – Anthropologie sans complaisance, paru en 1981, constitue l’approfondissement de différentes thématiques élaborées dans Nations Nègres et Culture à la lumière des découvertes, des études et des débats les plus récents: l’origine de l’homme, l’étude des différentes formes d’Etat et celle des révolutions, l’apport de l’Afrique à la science et à la philosophie.

Il y esquisse les « Perspectives de recherches pour une philosophie qui réconcilie l’homme avec lui-même ».

Répondant à une question lors d’une conférence, l’ancien étudiant en philosophie à la Sorbonne disait avoir le tempérament philosophique, le goût pour les grands problèmes qui intéressent la destinée humaine. La variété des sujets qu’il a étudiés traduit cette quête incessante de l’intelligibilité toujours plus profonde du monde et de l’univers.

Il souhaite la réécriture objective et salutaire de l’histoire de l’humanité, de l’histoire des sciences, de l’histoire de la philosophie, de celle des arts et il invite les philosophes africains : « …armés de leur passé culturel et historique à participer à l’édification de cette nouvelle philosophie qui aidera l’homme à se réconcilier avec lui-même et qui sera issue, en grande partie, du contact de la réflexion philosophique et de la science ».

Un deuxième volet de sa réflexion philosophique porte sur la théorie de la connaissance et le statut de la connaissance dans la société de demain. Il aborde cette problématique sous l’angle de la raison en tant que catégorie philosophique confrontée au progrès scientifique et au verdict de l’expérience.

L’homme politique

L a stratégie politique de Cheikh Anta Diop s’inscrit dans une vision de l’avenir. Il est un intellectuel engagé pour qui l’action politique s’appuie sur des principes, des idées, des convictions, un projet pour le présent et le futur.

Ses idées politiques, son projet politique, sa vision sont synthétisés, pour l’essentiel, dans un ouvrage de stratégie pour le développement auquel il fait constamment référence : Les fondements économiques et culturels d’un Etat fédéral d’Afrique noire.

Parmi les facteurs importants retenus : l’impératif sécuritaire et la nécessité de créer une armée africaine, la laïcité de l’Etat et la démocratie, la restauration du rôle de la femme dans la vie politique, la jonction entre l’élite intellectuelle et le peuple, l’utilisation des langues africaines dans l’enseignement et l’administration, la définition d’une politique de recherche scientifique, la définition d’une doctrine énergétique africaine et d’industrialisation, le développement du marché intérieur africain corrélé au développement des axes et moyens de communication transcontinentaux, la maitrise par les Africains eux – mêmes de l’exploitation, de la gestion, de la vente, des échanges des matières premières du continent, la formation des cadres techniques et scientifiques, l’édification d’un Etat fédéral africain, le choix d’une langue africaine continentale (le swahili) …

Cheikh Anta Diop s’est battu pour l’avènement d’une véritable démocratie, d’une justice et d’un progrès social sur la base d’un programme politique devant répondre aux intérêts des Sénégalais et à ceux des africains.

Chef de parti politique, opposant au régime en place, il sera emprisonné en 1962. Un an plus tard, il refusera de rejoindre le gouvernement du Président Senghor après la séparation de ce dernier avec Mamadou Dia malgré une offre comprenant cinq postes ministériels et vingt sièges de député. La condition était que le Bloc des Masses Sénégalaises, parti que dirigeait alors Cheikh Anta Diop, devait, « sans discussion idéologique, se saborder pour permettre à ses militants d’intégrer le parti au pouvoir sans remettre en cause le programme de ce parti ». La réponse de Cheikh Anta Diop fut de rappeler « avec vigueur que toute discussion devait porter sur des idées et des programmes et non sur des répartitions de postes politiques ».

Le BMS et les deux partis qu’il créera par la suite, le FNS et le RND, seront tour à tour interdits par le régime du Président Senghor.

En 1981, après le départ de Senghor et l’arrivée d’Abdou Diouf au pouvoir, le RND est reconnu. Le parti participe aux législatives de 1983 et dénonce des fraudes massives à l’issue du scrutin. Cheikh Anta Diop, pourtant élu, déclare ne reconnaitre aucune valeur à ces élections et refuse de siéger à l'Assemblée nationale.

Jusqu’à sa mort, il continuera à faire de la politique sans jamais renier les valeurs qui ont été à l’origine de cet engagement.

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