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LivRacine

Histoires de livres, de lectures et d'écriture.

La peste et les guérisseurs

Publié le 9 Novembre 2013 par Racine Assane Demba in Littérature

Albert Camus est né le 7 novembre 1913. Comme Césaire, cet autre monument aurait eu cent ans aujourd’hui. Son œuvre est intemporelle, donc actuelle, et des textes tels que La Peste font échos à notre réalité chaque fois que nous les confrontons à l’actualité ou que les faits eux-mêmes nous amènent à nous en référer pour appréhender la comédie ou la tragédie de l’histoire. Ainsi deux personnages – de chair et d’os - le congolais Denis Mukwege et le centrafricain Dieudonné Nzapalainga nous ont récemment renvoyé, par leur sobre engagement, aux personnages imaginés par Camus : le généreux Rieux et le doux Paneloux ; comme pour lui donner raison lorsqu’il nous dit qu’il est « raisonnable de représenter n’importe quelle chose qui existe par quelque chose qui n’existe pas réellement » mais à l’envers : ici il s’agit plutôt de « représenter » la fiction par le réel.

Ce roman met en scène, entre autres, le docteur Rieux médecin, qui se bat pour sauver sa communauté de La Peste sans jamais baisser les bras malgré les ravages de l’épidémie, les échecs répétés dans la lutte, les morts qui s’amoncellent et les vents contraires. A la fin, la maladie lui prend jusqu’à son épouse et le laisse à son impuissance. Cependant son combat acharné n’est pas vain puisque le mal a fini par reculer.

A côté du docteur, il y a la figure du religieux, le père Paneloux :   prêtre, armé de sa foi qui finira par être terrassé par La Peste. Pour lui ce mal qui frappe sa communauté a quelque chose de divin. Sa mort, loin de ne refléter qu’une autre forme d’impuissance, est un hymne au sens du sacrifice dont certains font montre dans l’épreuve pour atténuer la souffrance des autres.

Si La Peste de Camus a été interprétée comme une analogie de la montée du nazisme en Europe, elle peut aussi être lue comme une représentation de tous ces fléaux, toutes ces guerres hideuses qui ravagent des régions du monde. Elle peut ainsi tout aussi bien être une référence à la situation qui prévaut en RDC et en Centrafrique. L’impuissance du docteur Rieux et du père Paneloux, le désespoir qui transparait tout le long du récit de Camus sont là. L’acharnement à la lutte, cette révolte qui se mue en refus de toute fatalité que remet si bien au goût du jour l’action du docteur congolais Mukwege et de l’archevêque de Bangui, Monseigneur Nzapalainga, aussi. Ce sont en effet deux guérisseurs : le premier de corps, le second d’âmes. L’un est un réparateur de corps de femmes meurtris, l’autre est un « apaiseur » d’âmes d’hommes dévastées.

Denis Mukwege est gynécologue mais pas seulement ou plutôt mieux encore. En treize ans il a soigné – certains diraient « réparé » -  dans son hôpital de Lémera puis celui de Panzi (Bukavu, Ouest de la RDC) d’innombrables cas de stérilité et près de 40.000 femmes victimes de viols collectifs dont les organes génitaux furent détruites. Mukwege est à la fois un miraculé (il a échappé à plusieurs tentatives d’assassinats) et un faiseur de miracle : il a redonné goût à la vie à des êtres qui, après les sévices et humiliations subies, ne demandaient qu’à mourir.

Monseigneur Nzapalainga, quant à lui, parcourt son pays, la Centrafrique, dévastée par des rebellions successives, pour semer des graines d’espoir dans le cœur de ses milliers de concitoyens meurtris et pour alerter le reste du monde. Il ne sait pas si sa parole sera audible mais il sait l’état dans lequel survit son peuple. Alors, sans attendre une hypothétique aide de ce qui est appelé « la communauté internationale », il fait son devoir. Humblement, il panse les blessures et soulage les peines.

Face aux barbares du Bukavu ou aux assoiffés de sang de Bossangoa, ces héros camusiens, à l’image des personnages attachants qui livrèrent un combat épique à La Peste, sont les derniers remparts d’une citadelle à la dérive. Dans l’épreuve, ils poussent le génie humain à son paroxysme ; le tout dans cette simplicité dont Albert Camus armait ses personnages. Parlant de génie justement, il disait que c’est : « l’intelligence qui connait ses frontières ». Son œuvre et les réalités auxquelles elle nous renvoie nous poussent à reformuler cette affirmation autrement : « Et c’est bien là le génie : l’intelligence qui connait ses frontières et l’engagement qui les repousse ».   

 

 

 

 

La peste et les guérisseurs
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